Cop21 : les datacenters sont-ils de gros pollueurs ?

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© Robert Scoble - CC BY 2.0
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En pleine conférence mondiale sur le climat, les exploitants de datacenters tentent de verdir leur image. Même si les plus grands d’entre eux ont entrepris des démarches vertueuses – dictées par la pression économique -, le parc installé des centres informatiques est loin d’avoir déployé toutes les bonnes pratiques. Faute de réglementation contraignante ?

Les datacenters sont-ils d’infâmes pollueurs ? En pleine conférence mondiale sur le climat (Cop21), et alors que le secteur IT est réputé peser autant que le transport aérien dans les émissions globales de gaz à effet de serre, les exploitants de salles informatiques pouvaient difficilement échapper à la question. Même si la consommation d’électricité dans les datacenters ne représentera que 21 % de la consommation électrique de l’informatique en 2017 (contre 15 % en 2012), selon les chiffres compilés par Cyrès, un hébergeur basé à Tours. Loin derrière les équipements eux-mêmes, qui consommeraient 34 % du total, et les réseaux, 29 % (voir l’infographie complète en bas d’article).

« En la matière, nous sommes le facteur le plus important de la chaîne IT, par l’effet de mutualisation, et aussi le plus vertueux, tout simplement parce que la consommation électrique est le poste de dépense le plus important sur un datacenter », veut croire Philippe Luce, le trésorier du Cesit (Comité des exploitants de salles informatiques et télécom). L’association vient de se fédérer avec ses homologues allemand, anglais, irlandais et néerlandais pour faire mieux entendre la voix de la profession, sur ce sujet et sur d’autres, au niveau européen.

« Un secteur vertueux car très concurrentiel »

La Dutch Datacenter Association, l’homologue du Cesit aux Pays-Bas, et deux autres associations locales viennent précisément de produire un document répertoriant toutes les connaissances à date ce qu’on appelle le Green IT, autrement dit les technologies de l’information soucieuses d’environnement. « Avec les nœuds d’échange Internet, les opérateurs télécoms, les FAI et le secteur de l’hébergement, les datacenters forment l’infrastructure numérique. Tout au long de cette chaîne, la conscience de l’impact que l’IT a sur l’environnement est une réalité, écrivent les auteurs de ce rapport. Cette chaîne est plus avancée en matière d’économies d’énergie que d’autres secteurs. »

datacenter criteo allee froide
Une allée ‘confinée’ dans un datacenter Equinix.

Intervenant sur les équipements techniques (non IT) de plus de 600 000 m2 de datacenters en Europe (dont 150 000 en France), Cofely Services (groupe Engie) estime aussi que le secteur a déjà produit de nombreux efforts. « Le secteur est efficace pour des raisons avant tout économiques, explique Ghislain Colom, son directeur des activités opérationnelles Facilities Solutions. Quand un tiers des coûts provient de la consommation énergétique, on ne peut pas se permettre de ne pas être efficace. Le secteur consomme certes beaucoup, mais c’est une activité vertueuse car très concurrentielle. » D’ailleurs, dans son baromètre 2015 des pratiques Green IT en France, l’Alliance Green IT (ou AGIT) estime que 67 % des entreprises françaises ont engagé des initiatives visant à ‘verdir’ leurs datacenters, autrement dit à y consommer moins d’électricité. Ex-aequo avec l’optimisation des infrastructures informatiques, la gestion de l’énergie consommée dans les datacenters devance tous les autres segments (impression, gestion de la fin de vie, achats…).

Depuis des années, ces travaux d’optimisation ont notamment porté sur l’urbanisation des salles machines (positionnement des serveurs, gestion des flux d’air, climatisation au plus juste…). « Ces bonnes pratiques sont aujourd’hui largement déployées », assure Ghislain Colom, pour qui des travaux complémentaires portent désormais sur le confinement des équipements. S’y ajoutent les nouveaux modes de refroidissement (comme le free cooling, autrement dit le refroidissement à l’air extérieur, ou l’utilisation de liquides comme l’eau ou l’huile) ou encore l’optimisation des systèmes de ventilation traditionnels. Dans un communiqué  annonçant la création d’un Think Tank commun visant à promouvoir la construction de datacenters en France, AGIT, le Cesit et le Gimelec (Groupement des industries de l’équipement électrique, du contrôle-commande et des services associés) assurent ainsi que « 100% du territoire français est éligible au free cooling » et que l’industrie française a développé un savoir-faire « lui permettant de construire à Marseille des datacenters aussi économes que dans le Grand Nord ».

PUE toujours supérieur à 2

cout datacenter
Les coûts d’un datacenter type en France.

Voilà pour la belle histoire, celle que tente de véhiculer la profession. Dans la pratique, la réalité du terrain est plus contrastée. D’abord parce que les affirmations des associations représentatives du secteur s’appliquent avant tout aux prestataires, qui scrutent avec attention leurs coûts (donc évidemment les 48 % provenant de l’électricité et du refroidissement, comme le montre le graphique ci-dessus). Le tableau est un peu moins rose dans les salles informatiques anciennes ou, plus généralement, dans celles exploitées par les entreprises utilisatrices. Le baromètre 2015 des pratiques GreenIT de l’AGIT en témoigne : seuls 39 % des décideurs interrogés affirment connaître la superficie de leurs salles informatiques et, dans 65 % des cas, le PUE (Power Usage Effectiveness , indice obtenu en calculant le produit de l’ensemble de l’énergie consommée par les centres informatiques sur l’énergie consommée par les seuls équipements informatiques) des salles en question dépasse 2. Pire : aucune des salles n’affiche un PUE inférieur à 1,6 que doit permettre d’atteindre les meilleures pratiques (voir ci-dessous).

PUEBref, en dehors de quelques équipements emblématiques, les bonnes pratiques restent largement à diffuser. Et l’absence de réglementation n’est pas là pour accélérer le mouvement. La Commission européenne a bien publié un code de conduite pour les datacenters (Code of Conduct on Data Centres Energy Efficiency), texte que vient de traduire en français le Cesit. Mais, selon l’AGIT, seules 24 % des entreprises sondées ont mis en place les bonnes pratiques de Bruxelles. Certes, les chiffres de l’AGIT doivent être pris avec précaution (seules 89 entreprises ont été sondées), mais ils donnent bien la tendance : si les efforts en matière de Green IT sont, pour des raisons avant tout économiques, la norme pour les industriels des datacenters comme les hébergeurs, ils ne se diffusent pas encore sur le parc des salles machines dans son ensemble. Faute d’une réglementation contraignante et même d’un indicateur qui fasse consensus.

Carence réglementaire

Le plus répandu des indicateurs reste, aujourd’hui, le PUE. Mais ce dernier est loin de faire consensus : ses détracteurs soulignent qu’il peut être calculé de différentes façons et qu’il ne suffit pas à couvrir la totalité de la problématique environnementale. Porté par le consortium The Green Grid (où figurent les grandes sociétés américaines mais aussi Schneider Electric), le PUE a certes entamé un processus de normalisation. Mais celui-ci, lancé en 2011, n’a pour l’instant abouti qu’à la publication d’une norme périphérique sur les 9 prévues (dont celle définissant le mode de calcul du PUE).

Cette incertitude et le manque d’exhaustivité de cet indicateur a donné naissance au DCEM (Data Centre Energy Management), un KPI conçu par le CRIP français (le Club des responsables d’informatique de production) sous l’égide de l’ETSI (un organisme de standardisation européen) et avec l’appui de la Commission européenne. Au-delà de l’efficacité de la consommation énergétique, le DCEM prend en compte la taille de la salle, la part d’énergie réutilisée pour d’autres usages ou encore la part d’énergie renouvelable employée. Mais, pour l’heure, le DCEM ne s’est pas encore imposé comme le standard qu’il souhaite devenir. Faute d’un soutien clair de l’Europe. « On attend que cette dernière donne officiellement son avis sur le devenir de ce nouvel indice », explique Julien Pellegrin, le directeur commercial et marketing de l’hébergeur Telehouse. Faute d’un engagement des pouvoirs publics nationaux ou européens, le PUE, avec tous ses défauts, reste l’indicateur communément employé.

Gangnam Style consomme plus que le Burundi

Telehouse explique par contre s’attendre à voir l’administration française conditionner les autorisations d’exploitation des nouveaux datacenters à l’existence de modalités de réexploitation de la chaleur produite par les équipements IT. Une pratique déjà courante, sauf qu’elle n’a pour l’instant aucun caractère réglementaire. Après une première expérience de ce type à Marne-la-Vallée, un datacenter va par exemple fournir l’énergie nécessaire pour chauffer les bassins extérieurs de la piscine de la Butte-aux-Cailles (XIIIe arrondissement de Paris).

gangnamAu-delà même de la question de l’efficacité des centres de données, rappelons toutefois que la croissance galopante de la consommation d’énergie par l’IT (on parle d’environ +10 % par an) provient avant tout de l’explosion des usages. Une comparaison très éclairante de Schneider Electric (voir ci-dessus) calcule ainsi que le visionnage sur YouTube du clip Gangnam Style du chanteur coréen Psy pendant 1 an (soit 1,7 milliard de lectures) a représenté 297 GWh. Soit plus que la consommation annuelle d’énergie… du Burundi tout entier.

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Infographie Datacenter_DEF


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