Jacques Marzin, DSI de l’Etat : « pour économiser, l’Etat a besoin d’un SI unifié »

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Depuis cet été, l’Etat n’a plus des systèmes d’information, gérés ministère par ministère, mais un système unifié, placé sous l’autorité de la Disic, la DSI de l’Etat. Son directeur décrypte les enjeux de cette nouvelle donne et la stratégie d’Etat plate-forme visant à concevoir de nouveaux services composites.

Dans un entretien avec la rédaction, le directeur de la Disic (Direction interministérielle des systèmes d’information et de communication) revient sur un décret publié au cœur de l’été visant à unifier la stratégie sur le système d’information de l’Etat. Le système et non plus les systèmes : le symbole de la volonté de rompre avec une ère où toutes les dépenses informatiques de l’Etat sont décidées ministère par ministère, sans cohérence d’ensemble. Si cette stratégie se dessine, c’est aussi que l’Etat – donc les ministères – cherche à économiser sur ses dépenses IT. Et massivement. Le tout en simplifiant la vie des citoyens via une nouvelle génération de services, nés dans le cadre d’une stratégie dite d’Etat plate-forme.

MARZIN Jacques (2)Silicon.fr : Au cours de l’été, est paru un décret rebattant un peu les cartes puisque l’ensemble des systèmes d’information de l’Etat est placé sous la responsabilité du Premier ministre. Est-ce une rupture ?

Jacques Marzin : Depuis mon arrivée à la Disic, j’affirme, comme d’autres, que le numérique est la voie indispensable d’amélioration des services publics. Entreprises et particuliers attendent des services sans couture. Pour ce faire, une vision d’ensemble DU système d’information de l’Etat s’impose. Car l’informatique de l’Etat ne peut pas être la juxtaposition de n systèmes d’information. Les simples règles d’interopérabilité ne suffisent pas à créer une homogénéité. Surtout dans un système où quasiment aucune administration, hormis l’administration fiscale, ne peut se prévaloir de délivrer de bout en bout un service. La grande majorité des autres s’appuient sur d’autres acteurs ministériels, des opérateurs de l’Etat, des collectivités. Le premier acte du décret est d’affirmer l’existence d’un lieu où se dessine l’architecture globale du système d’information de l’Etat et ce lieu, ce sont les services du Premier ministre autour de la Disic. Le deuxième aspect, au moins aussi important à mes yeux, est que ce lieu doit fédérer les expertises des informaticiens de l’Etat. Ces expertises sont méconnues des différentes administrations, ce qui les amène à investir en parallèle sur les mêmes thématiques. On doit travailler plus collectivement, par exemple sur la direction de projet, l’architecture fonctionnelle ou technique ou encore la téléphonie.

En dehors de ces deux raisons, il faut aussi garder à l’esprit que le précédent décret régissant les systèmes d’information datait de 30 ans et correspondait à la construction de l’informatique back-office de chaque ministère. Un ancien décret qui n’était plus cohérent avec la réalité du terrain : depuis le déploiement de Chorus, les ministres ne sont par exemple plus responsables de leurs systèmes budgétaires. Idem avec la mise en place du RIE (réseau interministériel de l’Etat). Et on voit des ministères endosser des responsabilités pour d’autres : une partie des systèmes des ministères sociaux est ainsi hébergée par la gendarmerie.

Une conséquence directe de cet éclatement réside dans les achats. Est-ce que l’Etat a l’habitude d’acheter deux fois un même produit ou service ?

Sans parler d’habitude, ça arrive inévitablement. Notamment en termes d’achat d’expertise. Dans tous les domaines qu’on adresse, on se rend compte que plusieurs ministères ont fait les mêmes démarches d’étude, parfois sous-traitées. Et le partage de ces études est aujourd’hui insuffisant.

Sur un plan opérationnel, comment va se traduire ce décret ?

Il n’est pas question de construire une DSI opérationnelle qui prive les ministères de leurs moyens actuels. Pas plus qu’il n’est question d’uniformiser le SI de l’Etat ; ce qui serait illusoire. Mais nous devons mieux maîtriser collectivement la complexité du SI de l’Etat, d’où la nécessité de disposer d’un lieu affirmé de fédération, de réflexion, de proposition d’architecture commune. Avec une méthode basée sur l’adhésion : le RIE (Réseau interministériel de l’Etat, projet porté par la Disic, NDLR) n’est pas imposé aux ministères ; ils y entrent au fur et à mesure de la fin de leur contrat et de leur intérêt bien compris quand ils constatent la différence de coûts offerte par ce réseau interministériel.

Une des voies de mutualisation empruntée jusqu’à présent par l’Etat passe par les agences spécialisées comme l’AIFE (systèmes comptables) ou l’ONP (SIRH). Ces agences sont-elles concernées par le décret ?

Tout à fait. Comme le sont tous les opérateurs. Dans le décret, chaque ministère doit préparer un plan d’investissement et il est précisé que ce dernier doit intégrer l’informatique de leurs opérateurs. Souvent, le SI dont le ministère est responsable a été confié à des opérateurs extérieurs. C’est le cas de l’ASP (Agence spécialisée de paiement), Pole Emploi pour ne citer que deux exemplesparmi des centaines d’autres… Ces organismes sont aujourd’hui sous tutelle de leur ministère. J’espère donc que ces ministères, qui attribuent les dotations à ces organismes, ont connaissance de leurs projets en matière de systèmes d’information.

« Ce n’est pas une reprise en main »

Le décret publié cet été insiste sur la notion de transparence des coûts. Qu’en attendez-vous ?

Nous n’avons plus besoin, au niveau interministériel, des schémas directeurs, dont la mise à jour est trop épisodique et qui, sauf exception, ne se concrétisent pas. Nous allons donc travailler sur des plans d’investissement à 18 mois, ou parfois plus sur les grands projets. Une approche en tout cas plus dynamique.

Ce qui nous importe, c’est de parvenir à une mise sous tension de l’ensemble du dispositif afin que les pratiques de chaque ministère s’alignent sur les meilleures pratiques existant dans l’administration. On attend une unité de vision, de consolidation des chiffres nous permettant de donner des bases de comparaison crédible. Par exemple, nous travaillons actuellement sur les messageries internes, où cohabitent plusieurs dizaines de systèmes différents. Et quand on tente de comparer les coûts par boite aux lettres et par an, on est confronté à un tel éclatement des chiffres qu’on ne peut qu’en conclure qu’ils ne reflètent sans doute pas la même réalité.

Ce décret ne signifie pas une reprise en main des projets ministériels par nos services. Nous souhaitons simplement que les ministères lancent leurs projets sur la base de critères les plus homogènes possibles, critères que nous appliquons nous-mêmes quand nous examinons les projets qui nous sont soumis afin de les sécuriser. Le décret indique que les ministères transmettront ces plans d’investissement pour que je puisse m’étonner sur un projet donné, non pas pour l’interdire, mais pour aider le ministère à mieux le réussir. Aujourd’hui, on intervient trop tard.

Jacques Marzin lors des Etats généraux de l’open source (DR @rabinovici)
Jacques Marzin lors des Etats généraux de l’open source (DR @rabinovici)

Dans le décret, existe tout de même un avis de conformité délivré par la Disic qui permet de bloquer un projet…

Oui, mais pour les projets au-delà de 9 millions d’euros (implémentation et deux ans de production, NDLR). La plupart des projets – les neuf-dixièmes – n’ont pas vocation à dépasser ce seuil. Mon objectif est de continuer à intervenir pour sécuriser les projets mais plus en amont qu’aujourd’hui, où souvent notre procédure se surajoute à la procédure du ministère qui a déjà pris sa décision. Ce n’est pas la philosophie dans laquelle nous devrions intervenir. Je préférerais que les ministères s’approprient la méthode d’examen des dossiers pour qu’ils prennent leurs décisions sur la base de procédures très proches de celles que nous suivons pour exprimer notre avis.

En quoi le décret est-il un atout dans le chantier de réduction des coûts (pour rappel, il s’agit d’économiser entre 25 et 40 % sur les coûts en prestations, matériels, logiciels, réseaux et télécoms) ?

La simple affirmation que nous avons un système d’information global, que nous devons penser global pour agir local, rend l’optimisation possible. Nous avions commencé à travailler avec les DSI avant la publication du décret, sur les comités d’investissement au niveau ministériel. Et je rappelle que tous les ministères recherchent des marges de manœuvre. Tous cherchent des leviers pour se libérer du poids de leur socle technique, les mainframes hébergeant encore des applications Cobol par exemple, un socle qui, tous les ans, leur coûte plus cher que l’année d’avant. Je cherche à mutualiser au niveau interministériel la vision sur l’évolution de cette dette technique. Que les ministres et le gouvernement aient conscience qu’il y a là un certain nombre de problèmes que nous devons réglerpour conserver des marges pour les services modernisés. Faute de quoi le système d’information de l’Etat sera en péril. Personne en dehors de la Disic ne porte auprès du Premier ministre la vision claire et unifiée des enjeux et des risques qui pèsent sur le système d’information de l’Etat.

« Fédérer les budgets collectifs »

Concernant les économies, sur la base du budget triennal, négocié par la direction du Budget, nous travaillons à livre ouvert avec les ministères pour évaluer l’impact sur les dépenses en SI. C’est une première, mais ce n’est pas forcément lié au décret. Même si ce dernier marque un changement de rythme, matérialisé également par des ressources supplémentaires allouées à la Disic, qui comptait seulement 15 personnes jusqu’à récemment. Ce qui nous interdisait de rentrer dans le détail des dossiers avec les ministères.

Est-ce que les maintenances d’éditeurs propriétaires comme Microsoft ou Oracle vous apparaissent également comme une source d’économies possibles ? 

Bien sûr. Mais ces chantiers sont difficiles. Nous avons besoin là encore d’une stratégie collective. La première priorité reste la maîtrise de la sous-traitance sur les nouveaux projets.

Pour aller au-delà, estimez-vous que la Disic devra avoir son budget propre pour prendre en charge des sujets transversaux se prêtant à une mutualisation interministérielle : téléphonie, bureautique… ?

On est en train de discuter d’un mécanisme qui permettrait de fédérer des budgets collectifs pour procéder aux investissements partagés dont nous avons besoin. Et la Disic pourrait être le lieu neutre portant ce type d’investissement. Pourquoi, par exemple, ne pas collecter tous les fonds disponibles pour construire un datacenter interministériel ? Ou pour refaire une messagerie collaborative. Les ministères de taille modeste pourraient préférer voir la Disic réunir les fonds pour lancer les travaux plutôt que de laisser un grand ministère piloter la phase d’investissement initial.

« Demain, l’Etat plate-forme »

Pour la Disic, quelles sont les prochaines étapes ?

La prochaine étape, toute proche, sera l’ouverture à commentaires sur la stratégie technologique du SI de l’Etat. C’est ce qu’on appelle l’Etat plate-forme, notre engagement en faveur de la création d’un écosystème de type plate-forme ouverte permettant de concevoir des services composites pour les citoyens et les entreprises. Cette stratégie est fondée sur la collaboration de trois types d’acteurs : les détenteurs de l’information au sein de l’Etat offrant des services de base, des producteurs de services à destination des citoyens et, entre les deux, toute une industrie de gestionnaires d’API protégeant les producteurs de données d’une explosion de la demande d’interfaces. Le tout étant basé sur un socle technique agnostique, complété par une identification numérique pour le citoyen et pour l’agent. Ce système d’identification, baptisé France Connect, s’appuie d’abord sur les identités existantes, et le citoyen pourra y fédérer ses identités et autoriser ou pas la circulation de ses informations entre administrations, afin de bénéficier de services plus simples.

Par où commence la mise en œuvre de cette stratégie ?

Les travaux ont débuté. Par exemple avec le service marchés publics simplifiés. Une expérimentation est en cours permettant aux entreprises, sur des places de marché, de ne plus fournir leurs attestations fiscale et sociale. Le Siret suffit ; l’administration allant elle-même récupérer les informations nécessaires. La DGFiP et les Urssaf ont créé leur API, et le SGMAP (secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, NDLR) a réalisé l’API de service intermédiaire, ouverte aux places de marché et leur délivrant en une seule fois les attestations nécessaires.

C’est autour des annonces du gouvernement sur la simplification que l’on établit les priorités sur les expérimentations entrant dans le cadre de cette stratégie d’Etat plateforme. La feuille de route est en cours de construction. Au préalable, nous devrons réaliser la forge, où toutes ces API seront déposées et documentées, ainsi que la place de marché technique, permettant de retrouver rapidement les composants utiles. Sur ces briques de base, France Connect y compris, la fabrication a démarré. En parallèle, nous sommes en train d’essayer de créer un plateau pour accueillir les équipes agiles qui travailleront sur ces services ; les informaticiens de l’Etat y seront associés à d’autres acteurs dans des mécanismes de co-construction.

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