Nicolas Aubé, Celeste : « La fibre n’est pas un service public »

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Nicolas Aubé, président de Celeste, craint que la volonté de l’Arcep de déployer le FTTH en direction des entreprises ne freine leur adoption de la fibre optique dédiée.

Créé en 2001, Celeste est un opérateur de connectivité, de téléphonie et d’hébergement pour les entreprises, qui relie aujourd’hui 2 700 sites dont plus de la moitié (1 500) sur son propre réseau de fibres optiques long de 1300 km et qui traverse les 15 principales agglomérations françaises. En Ile-de-France, région qui concentre la moitié des clients, l’opérateur s’équipe de câble de transport de grosse capacité pour connecter jusqu’à 5 000 clients. Le groupe compte 70 salariés et a réalisé un chiffre d’affaires de 13,7 millions d’euros en 2015 en croissance de 18%. Celeste table une croissance de 15% à 20% en 2016. Son président et fondateur Nicolas Aubé s’inquiète de l’initiative de l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes) qui vise à utiliser le réseau de fibre FTTH, à l’origine destiné aux particuliers, pour favoriser la connectivité des entreprises. Et nous explique pourquoi.

Silicon.fr – L’Arcep a récemment lancé une consultation publique portant sur l’élargissement de la fibre FTTH aux entreprises. Une démarche que vous déplorez. Pourquoi ?

Nicolas Aubé – Je suis surpris par cette initiative parce qu’elle marque à mes yeux un revirement de la politique de l’Arcep qui va à l’encontre du cadre réglementaire du FTTH élaboré en 2010 et 2011 pour répondre aux besoins des particuliers avec la mutualisation des réseaux sur la partie terminale avec les opérateurs d’immeubles et non mutualisé sur la partie opérateur. Cette directive mène au succès puisque le déploiement de la fibre a lieu, même si on aimerait que ça aille plus vite, mais il favorise à la fois les investissements des opérateurs grand public et permet l’émergence des réseaux d’initiative publique (RIP) par les collectivités comme on le voit dans différents départements, et notamment les départements ruraux. Je pense que ça fonctionne bien et va permettre d’équiper la plus grande partie du territoire en fibre optique.

Par contre, les entreprises ont aujourd’hui des besoins supérieurs à ceux des particuliers avec des débits symétriques et des interconnexions nécessaires pour décentraliser leur informatique vers les datacenters, avec des réseaux VPN, pour s’interconnecter aux systèmes de leurs fournisseurs et clients, etc., ce que n’offre pas le FTTH. Des besoins qui augmentent d’ailleurs sans cesse. Sur notre parc clientèle, nous constatons une augmentation de 50 % de la consommation de bande passante chaque année. Des besoins que ne peuvent plus fournir les réseaux cuivre qui arrivent à saturation. Seules les architectures de boucle locale optique dédiée sont en mesure de répondre à ces besoins aujourd’hui.

Qu’est-ce qui empêcherait une entreprise de s’appuyer sur une offre FTTH pour assurer cette interconnexion ?

Les entreprises peuvent bien sûr utiliser le FTTH. Mais de par sa nature intrinsèque à son architecture, on constate que la plupart des offres mutualisées sont sur des réseaux GPON où la partie centrale du réseau (entre le NRO, le nœud de raccordements optiques, de l’opérateur et le point de mutualisation) est mutualisée (avec quatre fibre en zone dense et une seule fibre en zone peu dense) avec la partie terminale qui offre des fibres dédiées. C’est une architecture qui, à mon sens, ne convient pas aux besoins des entreprises car on ne peut pas garantir les débits ni avoir une garantie de temps de rétablissement de service (GTR) de 4 heures ou une double connectivité.

Ces questions techniques propres aux besoins des entreprises ne figurent-elles pas dans les documents d’orientation présentés par le régulateur ?

Cela n’a jamais été prévu. Ce qui s’est passé est que l’Arcep nous a réunis à la demande, je pense, de certains opérateur qui n’ont pas de réseau, pour nous dire que ce serait bien de faire des offres aux entreprises avec de la garantie de débit et de la GTR de 4 heures sur les réseaux mutualisés. A ma connaissance aucune directive technique, aucune architecture n’est définie dans ce sens à date. Ce qui signifie qu’il faudra tirer des fibres supplémentaires dans le réseau, non prévue aujourd’hui, pour faire du point-à-point.

Comment expliquez-vous ce changement de stratégie de l’Autorité aujourd’hui ?

J’ignore pourquoi l’Arcep a fait un revirement à 180° en début d’année à vouloir changer les règles. La raison invoquée est une raison de marché. Le régulateur dit que les prix du marché sont trop élevés pour les entreprises. Mais aucune analyse de marché ne le démontre et je soutiens que les offres entreprises des opérateurs comme Celeste ou d’autres sont très compétitives aujourd’hui avec des tarifs qui commencent à 400 euros par mois, frais d’accès offerts, pour une fibre dédiée. C’est le prix d’un photocopieur. Ce n’est pas ça qui empêche les entreprises de souscrire à un abonnement fibre.

Avec le déploiement du FTTH, craignez-vous une concurrence déloyale ?

Non, pas vraiment. Mais nous passons notre temps à expliquer aux entreprises que la fibre est déjà là, qu’il y a déjà une offre abondante sur le territoire et qu’il ne faut pas avoir peur de la fibre. Et le fait qu’on ait à nouveau ce discours laissant entendre que la fibre est chère, qu’il n’y a pas d’offre, et qu’il faut l’intervention des pouvoirs publics est un discours destructeur car les entreprises vont attendre une offre publique qui n’arrivera jamais. C’est un discours qui va bloquer le marché.

Vous dites que l’offre est abondante mais la fibre est loin d’arriver partout…

C’est là que je ne comprends pas le discours du président de l’Arcep qui dit qu’il faut creuser les routes pour déployer la fibre. Mais c’est faux. Celeste à déployé 1 300 km de fibre sans utiliser une seule pelleteuse. Le réseau de génie civil existe déjà, c’est le réseau téléphonique sur lequel on s’appuie pour passer la fibre, soit en exploitant les fourreaux existants, soit sur les poteaux téléphoniques*. La fibre optique n’est pas synonyme de travaux de génie civil, c’est une image d’Epinal. Et le président de l’Arcep sait que l’infrastructure existe puisqu’il gère les règles de partage de cette infrastructure. Sur 95% du territoire il y a des offres de connectivité à des tarifs abordables proposées par une dizaine d’opérateurs d’entreprise, des offres très dynamiques.

95% ? Comment expliquez-vous ce taux ?

Il faut savoir qu’il existe différents réseaux optiques dédiés : soit ceux de Celeste ou d’autres et, dans notre cas, on répond à 75% des clients sur notre propre réseau; soit ceux des collectivités publiques qui déploient des boucles locales dédiées, principalement en zones rurales, auxquelles on a accès; soit ceux des autres opérateurs, à commencer par Orange, disponibles par une offre de revente. Je maintiens que 95% des entreprises en France ont accès à une offre fibre optique aujourd’hui.

Les entreprises savent néanmoins ce dont elles ont besoins et n’auront pas nécessairement envie d’attendre plusieurs années avant de basculer sur la fibre. Vous pensez vraiment que le discours de l’Arcep peut avoir une influence ?

Quand on va en région où les entreprises ne sont pas encore trop raccordées à la fibre, elles questionnent les collectivités qui leur parle alors de plan THD, de schémas directeurs, etc., ce qui, je vous assure, provoque l’attentisme des entreprises alors qu’elles pourraient s’équiper sans tout attendre de l’Etat. Je suis désolé mais la fibre n’est pas un service public. Les entreprises qui n’ont pas besoin de GTR de 4 heures, ni de garantie de débits ou de double raccordement peuvent recourir au FTTH. Vouloir faire converger deux offres qui répondent à deux besoins différents crée une confusion dans l’esprit des entreprises. Notre travail est de convaincre les entreprises de faire le meilleur choix possible et le discours de l’Arcep aujourd’hui ne nous aide pas.

Selon vous, quel risque peut entrainer ce discours ?

L’Arcep semble vouloir dire que, demain, il n’y aura plus qu’un réseau mutualisé et qu’il est donc inutile pour les opérateurs d’entreprise de continuer à déployer leurs réseaux en propre pour s’en remettre au seul opérateur qui déploie du réseau, Orange essentiellement. C’est impactant en matière d’investissements. Celeste a investi 8 millions d’euros dans son réseau optique. Aujourd’hui, c’est rentable. Mais nous arrêterons d’investir si tout est fait pour encourager un seul réseau mutualisé.

* Le support de réseau optique est d’ailleurs appelé à s’élargir aux infrastructures de transports et d’énergie, selon l’annonce de l’Arcep faite après cet entretien.


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