Alcatel – Lucent (3) : Serge Tchuruk et Pat Russo rétorquent

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Ce lundi 3 avril, les deux dirigeants se sont volontiers prêtés aux questions des journalistes, rarements complaisants, lors de leur première conférence de presse commune. Ils ont marqué des points

Le mariage Alcatel – Lucent? Vu de Paris, au Pavillon Gabriel, c’est d’abord un couple: Patricia Russo et Serge Tchuruk, qui semblent se connaître, s’estimer réciproquement. Première impression positive, qui comfirme le sentiment ou présentiment que pouvait inspirer jusque là leur personnalité: une réelle aptitude à coopérer, voire à être complices. Mais après?

La joute oratoire à laquelle s’est livrée la presse, notamment du côté pro-américain, n’a pas réussi à les destabiliser. Hormis un lapsus de Serge Tchuruk -qui a dit Nortel au lieu de Lucent (!), avant de se reprendre très vite, à propos de leur 2è rang mondial acquis ainsi dans les infrastructures de télécoms mobiles- le climat des réponses affichait une réelle sérénité. Il ressort que les principales objections à ce mariage hors du commun, entre deux géants méga-rivaux des années 80 et 90, paraissent levées ou en passe de l’être si les discussions avec quatre familles d’éventuels empêcheurs de tourner en rond ne se cristallisent pas: -les partenaires sociaux, car il est confirmé que les “synergies” entre les deux groupes conduiront à supprimer 10% des postes; -d’éventuels lobbys auprès de Washington, soutenant que des brevets utilisés par la Défense américaine seraient partagés avec un européen -l’association des retraités de Lucent, qui s’arc-boute jalousement sur un montant de 34 milliards de dollars à garantir; -les petits actionnaires, en France notamment, ceux des belles années, qui ont cru que l’action Alcatel pourrait remonter en 5 ans à plus de 50 euros, après s’être écroulée suite à l’explosion de la bulle Internet et des mobiles… Les deux partenaires, Serge Tchuruk, président non exécutif, et Patricia Russo, ‘CEO’ (directeur général) de la nouvelle entité non encore baptisée, n’ont pas esquivé ces points délicats. Et ils se sont élégamment sortis de quelques questions pièges sur le patriotisme économique ou autres digressions sur un “capitalisme à la française”… Car, le contexte de ce rapprochement intelligent est serein. Serge Tchuruk a souligné que la complémentarité entre les deux groupes est plus importante que le recouvrement – ce qui se vérifie notamment dans les mobiles 3G, entre l’UMTS et le CDMA “asiatique” d’Alcatel et le CDMA de Lucent. Certes, il y a aura des effets négatifs de “synergie” sur le terrain de l’emploi, mais 10% de structures aussi importantes (88.000 personnes au total) n’est pas traumatisant. Pas de précision sur là où les coupes interviendront. “Il faudra faire avec les partenaires sociaux” s’est contenté de dire le président. La question des brevets détenus par les Bell Labs et utilisés par l’armée américaine, et plus généralement, l’appréhension de certains hommes politiques aux Etats-Unis de voir 60% du capital détenu par un groupe français ont trouvé leur réponse: Pat Russo a annoncé qu’une société indépendante serait constituée qui isolerait une partie de l’activité des Bell Labs (la R&D de Lucent), celle la plus sensible. S’agissant de la charge des retraites chez Lucent -un point que pourraient objecter non seulement les intéressés mais également les petits actionnaires ici en Europe, Pat Russo a clairement répondu que les fonds étaient alloués, et qu’il ne sera pas nécessaire de puiser dans le porte-monnaie du nouveau groupe. Ce mariage n’est pas encore consommé. L’opération doit être soumise aux autorités de régulation de la concurrence (“Nous ne voyons pas les raisons d’une objection ni aux Etats-Unis, ni en Europe“) et au vote des actionnaires. Pour Alcatel, la date de l’Assemblée générale, qui entérinera simultanément les comptes de l’exercice 2005, n’a pas encore été fixée, mais serait convoquée vraisemblablement entre mai et juin prochains. Enfin, les questions d’humeur ont été habilement désarmorcées: le patriotisme économique? On n’en entend pas les accents ici. Serge Tchuruk a tenu la barre sans se mêler jamais à ce faux débat. Quant aux allusions de nos confrères américains, vers Pat Russo, sur un manque de conviction du capitalisme en France, elle a tout simplement fait comprendre que la question était… déplacée ou sans fondement. Le nouveau groupe sera éminemment international, avec son siège à Paris – c’est tout. NB. Le cas Thales: la presse économique a tenté d’amener Serge Tchuruk sur le dossier Thales: le président d’Alcatel n’a pas souhaité s’étendre sur ce qui était “hors sujet“, mais il a tout de même répondu que le groupe confirme son intérêt [pour monter dans le capital, à 25% au moins, contre EADS], et que c’est au conseil d’administration de Thalès de se prononcer: précisément ce mardi 4 avril. Patricia Russo, une personnalité forte

Avec sa petite carrure, plutôt svelte et sportive (elle pratique régulièrement les salles de gym), Patricia Russo, disons-le, ne fait pas ses 53 ans. Cette brune aux yeux vifs n’avait pas craint d’accepter un poste très exposé chez Eastmann Kodak, où elle a gravi les échelons jusqu’au poste de numéro deux. Il était clair qu’il fallait profondément restructurer, enchaîner fermetures d’usines et plans sociaux. En fait, elle s’y est illustrée durant 9 mois -ce qui lui avait valu le surnom de Pat-la kamikaze, avant d’accepter, en 2002 le poste de p-dg chez Lucent, où, là encore, un défi évident l’attendait. L’ex-compagnie du géant AT&T, née du démantélement du géant dans les années 80 puis de la réorganisation d’AT&T et des Bell Labs pour créer l’entité Lucent Technologies dans les années 90, était alors en pleine dépression: conséquence de l’éclatement de la bulle Internet et de la très brutale chute des commandes des opérateurs. Cumulant les postes de ‘chairman’ (président du conseil d’administration) et de ‘CEO’ (directeur général), cette battante a incontestablement remis le navire à flot, même si le retour à la profitabilité a été un peu plus laborieux que pour Alcatel.


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