CITE DES SITES : Internet n’est pas hors Goncourt

Régulations

Edmond de Goncourt a trouvé un moyen exceptionnel pour que son nom survive : créer une académie. Son nom et celui de son frère Jules dont il fut veuf pendant 26 ans.

J’exagère peu en parlant de veuvage parce que les deux frères étaient curieusement unis ; par exemple ils avaient les mêmes maîtresses en même temps? Bourgeois rentiers, habitant Auteuil qui, à l’époque, était loin de Paris, ils écrivirent beaucoup de livres sur tout sujet et surtout un Journal où s’exhalent toute leur hargne, tous leurs dégoûts. Rien à voir avec le Journal de Jules Renard, qui est une pure merveille. Les Goncourt appartiennent à la veine naturaliste, mais loin, très loin derrière Zola et on ne les lit plus guère. Un site leur est consacré, http://membres.lycos.fr/goncourt/ et on peut envoyer un mail à ses auteurs dont l’adresse, en toute simplicité, est messieursdegoncourt@wanadoo.fr Tout est dit, leurs insuccès, nombreux surtout au théâtre où ils furent même victime d’une cabale fomentée par un certain Pipe-en-Bois, et leurs succès qui assurèrent leur réputation. On trouve sur ce site l’analyse de toutes leurs ?uvres, en particulier de Germinie Lacerteux : «

Lorsque le roman parut en janvier 1865, il ne fut pas très bien accueilli ; la princesse Mathilde leur écrit que «Germinie l’avait fait vomir » (Journal, 7 août 1865), Pontmartin s’étonne qu’un livre sur le peuple soit écrit en un style si peu populaire (Gazette de France, 26 janvier 1865). « On s’accorda, plus tard, à reconnaître en lui le premier roman naturaliste. De leur propre aveu, les Goncourt ont voulu écrire un roman moderne, et si moderne signifie nouveau, ce roman était moderne parce que pour la première fois, une domestique, fille du peuple, accédait au statut littéraire d’héroïne de roman. » Non, le style des Goncourt n’était pas exceptionnel. Pour en avoir une idée, voici la première phrase de Germinie Lacerteux : « – Sauvée ! vous voilà donc sauvée, mademoiselle, fit avec un cri de joie la bonne qui venait de fermer la porte sur le médecin, et, se précipitant vers le lit où était couchée sa maîtresse, elle se mit avec une frénésie de bonheur et une furie de caresses à embrasser, par-dessus les couvertures, le pauvre corps tout maigre de la vieille femme, tout petit dans le lit trop grand comme un corps d’enfant.» Les frères Edmond Huot de Goncourt (1822-1896) et Jules Huot de Goncourt (1830-1870), inséparable duo de la littérature française et hommes de lettres très raffinés, n’étaient plus qu’un seul, Edmond à l’automne de 1884, quand fut ouvert aux amis le Grenier des Goncourt, au 2e étage du 53, boulevard de Montmorency, à Auteuil, dans la banlieue parisienne. « Le célèbre Grenier des Goncourt accueillait la crème de la littérature du temps tels: Émile Zola, Jules Barbey d’Aurevilly, son épouse Julia Daudet et Alphonse Daudet ; Guy de Maupassant, Pierre Loti, Jean Lorrain, Joris-Karl Huysmans, Jules Janin, Reynaldo Hahn, Anatole France, Madame Arman de Caillavet, Paul Bourget, Ernest Renan, Léon Hennique, Henri Murger, Roger de Beauvoir, Théophile Gautier » Nous rappelle http://www.aei.ca/~anbou/goncourt.html Je me demande bien qui peut être ce Théophile Gautier puisque l’homme au gilet rouge est mort en 1872 ; quant à Murger, il était mort en 1861 ? voilà de lourdes erreurs qui nuisent à la crédibilité d’Internet. Ce cercle littéraire est à l’origine de l’Académie des Goncourt. Le Grenier des Goncourt était une sorte de caverne d’Ali Baba, riche en oeuvres d’art, tableaux (Watteau, de La Tour) et bibelots de grande valeur collectionnés par ces subtils «bichons», tel était le sobriquet qui a toujours collé à ces inimitables gémeaux. C’est au Grenier même que, le 20 juin 1870, Jules Goncourt décédera. La princesse Mathilde était l’auteur de leur fameux sobriquet «les bichons». Le site même de l’académie nous précise l’histoire de sa naissance : «L’Académie Goncourt -dont la vraie dénomination est “Société littéraire des Goncourt“- se réunira pour la première fois le 7 avril 1900 chez Léon Hennique, 11 rue Descamps, à Passy. D’après le procès-verbal les «Dix» ne sont alors que sept: Joris-Karl Huysmans, Octave Mirbeau, Rosny aîné et Rosny jeune, Léon Hennique, Paul Margueritte, Gustave Geffroy. Pour compléter l’assemblée, ils éliront Léon Daudet, en remplacement de son père Alphonse, Elémir Bourges et Lucien Descaves. Il y eut une autre réunion privée le 9 février 1903, cette fois au domicile de Huysmans, 60 rue de Babylone, pour discuter des statuts après la reconnaissance officielle de l’Académie par un décret du président du Conseil Emile Combes daté du 19 janvier 1903. Après la disparition d’Edmond de Goncourt en 1896, une véritable bataille juridique avait opposé la famille Huot de Goncourt aux fondateurs de l’Académie. Me Chenue, l’avocat de la famille, plaidera en qualifiant l’idée d’Edmond « d’oeuvre stérile d’un révolté appelée à devenir dans l’Armée des Lettres une institution qui tiendrait d’un côté de l’Ecole des Enfants de Troupe et de l’autre du Palais des Invalides . Défendus par un jeune avocat, Raymond Poincaré qui sera élu en 1909 à l’Académie française et en 1913 à la présidence de la Troisième République, les fidèles d’Edmond de Goncourt seront reconnus dans leur droit, au terme des procédures, le 1er mars 1900.» (http://www.academie-goncourt.fr/creation.htm) Léon Daudet, fils d’Alphonse, crut longtemps qu’il serait le plus grand écrivain de la famille (et pas seulement de la famille). Acolyte de Charles Maurras, il fit une carrière très tumultueuse au sein de l’Action Française. Il n’est plus guère lu et restera toutefois pour avoir osé écrire cette contre-vérité : «Le stupide 19ème siècle. » Rosny aîné est l’illustre auteur de La Guerre du feu. Quant à son frère, il décéda à 89 ans tout en continuant à s’appeler Rosny jeune ! Huysmans est un écrivain auquel on se réfère souvent. Il a notamment créé le personnage de Des Esseintes dont le raffinement conduit à l’extravagance et à la décadence. Octave Mirbeau a laissé une oeuvre importante et toujours suivie, des Affaires sont les affaires au Journal d’un femme de chambre. L’académie créée, vint le prix qui, en 1903, n’était pas aussi sémillant qu’aujourd’hui. Décerné à un certain John-Antoine Nau, il ne fit pas grand bruit. Quelques chefs-d’?uvre toutefois honorent le palmarès des Goncourt. Citons ? nous en oublions ? d’abord À l’ombre des jeunes filles en fleur, de Marcel Proust, La Condition humaine, d’André Malraux, Les Mandarins, de Simone de Beauvoir, Oublier Palerme d’Edmonde Charles-Roux, L’Amant, de Marguerite Duras, déjà illustre. En 1941, le vent de Vichy incita-t-il les jurés à choisir Vent de mars d’Henri Pourrat et, en 1944, celui de la Libération, Le 1er accroc coûte 200 francs de la résistante Elsa Triolet. Quant à Romain Gary il poussa une certaine forme de dérision jusqu’à avoir deux fois le prix Goncourt, sous son nom avec Les Racines du Ciel et sous le nom d’Émile Ajar pour La vie devant soi? Il avait été décidé que le montant du prix Goncourt serait de 5000 francs-or, ce qui représentait alors environ quatre ans du salaire d’un ouvrier. Jamais il n’a été réévalué, il est passé à 50 nouveaux francs puis à? 10 ? ! De tout façon, le lauréat ne met jamais son chèque à l’encaissement ; il le garde sous cadre dans son bureau ! L’académie Goncourt a le quart des effectifs de l’Académie française et, finalement, ne lui ressemble en rien. «Les académiciens Goncourt ne sont pas rémunérés. Guère de notes de frais, pas de jetons de présence, c’est un engagement et une collaboration bénévoles en faveur de la littérature (?) En revanche, les écrivains couronnés par une bourse touchent un chèque beaucoup plus conséquent. A l’exception de la Bourse Goncourt de la poésie instituée grâce au legs Adrien Bertrand (prix Goncourt en 1914), l’attribution des autres bourses se fait en partenariat avec différentes municipalités. Strasbourg pour la Bourse Goncourt de la nouvelle, Paris pour la Bourse Goncourt du premier roman, Nancy pour la Bourse Goncourt de la biographie, Fontvieille pour la Bourse du livre pour la jeunesse.» Je suppose que c’est la FNAC qui finance en partie le Goncourt des lycéens qui vient d’être attribué à Philippe Grimbert pour Un secret. Je suis persuadé que Philippe Grimbert aura un jour le Goncourt, le vrai. À la Libération, l’Académie française a épuré. Elle s’est séparé des deux Abel (Bonnard, dit la Gestapette, et Hermant, pourtant éminent grammairien, immédiatement remplacés) et de Pétain et Maurras (pour ces deux derniers, on attendra leur mort pour leur donner des successeurs). L’académie Goncourt ne fut pas en reste en écartant Sacha Guitry et René Benjamin, qui fut aussi son biographe. Piètre gibier : ils ne furent pas condamnés et Sacha Guitry reconnut une gloire incomparable. http://www.academie-goncourt.fr/fo_couverts.htm énumère les couverts de l’académie Goncourt. En fait l’Académie française est plutôt gourmée et la Goncourt gourmet, portée sur le couvert ? et surtout sur celui, réputé, que lui dispense généreusement le restaurant Drouant, place Gaillon. En consultant la liste, on se prend à rêver aux auteurs qui auraient pu être plutôt quai de Conti : Louis Aragon et Armand Salacrou, qui démissionnèrent l’un et l’autre ; Raymond Queneau, l’universel ; Giono et La Varende ; Colette qui aurait dû être la première femme à entrer sous la Coupole. Combien d’autres ? et surtout Jorge Semprun qui fut écarté parce qu’il avait été communiste? Dans les années 50, je fréquentais les milieux où l’on rencontrait les poètes. Un soir, nous dînions chez Robert Houdelot, à St-Germain des Prés. À côté de moi, un jeune homme plutôt effacé qui me dit être dactylo-facturier aux Presses universitaires. On se revit, je publiai un de ses contes, Durandal, et il me confia qu’il avait écrit un roman, Alain et le Nègre. « Porte-le, lui dis-je, à M. Sabatier, directeur littéraire d’Albin Michel, il est le fils du pasteur Paul Sabatier, qui écrivit sur François d’Assise. Ton homonymie te servira peut-être.» Elle lui servit mais surtout son talent et Robert Sabatier entama une carrière féconde chez Albin Michel, où il fut d’abord le second Sabatier à être directeur littéraire. Dès l’abord, on lui proposa un acompte sur ses droits d’auteur. Il voulut le refuser en arguant que son livre pourrait peut-être ne pas se vendre ! En 1971, Robert Sabatier est entré à l’académie Goncourt. Il est presque le plus ancien, à peine précédé par Françoise Mallet-Joris. Ses succès littéraires ne se comptent plus. À chacun de ses romans, ou presque, on le voyait dans Apostrophes, interviewé par Bernard Pivot. L’émission n’existe plus mais, maintenant où Bernard Pivot a été élu place Gaillon, Robert et Bernard peuvent sans micros poursuivre leurs conversations autour d’une bouteille de beaujolais. Et prenons-nous à rêver : Marcel Pagnol avait fait filmer sa réception sous la Coupole ; gageons que Bernard Pivot aura l’idée de mettre en scène pour la télévision l’académie Goncourt, d’autant que les dix membres actuels sont des personnalités de premier plan, vedettes à part entière.


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