CITÉ DES SITES : La Libération de Paris et les trois unités

Régulations

La Libération de Paris s’est déroulée au rythme d’une tragédie classique… Retour sur l’un des événements marquant de l’histoire parisienne, à quelques jours des célébrations du 60ème anniversaire

La Comédie-Française est formelle : «

La règle des trois unités d’action, de temps et de lieu, exige que la tragédie classique soit conçue autour d’une seule action principale, qui se déroule en vingt quatre heures, et en un lieu unique.» Eh bien la Libération de Paris applique pratiquement cette règle ; elle n’est pas strictement une tragédie mais, comme Le Cid, une tragi-comédie. La seule action principale consiste en ce que Paris soit essentiellement libéré par la France, son armée et sa résistance. Il y eut un jour crucial, celui qui marque le plus, le 25 août qui, coïncidence, est la fête d’un des rois de France les plus populaires, Saint Louis. Et puis le lieu, c’est Paris, le grand Paris, expression héritée de Gross Paris imaginé par l’occupant allemand. On s’apprête à fêter dignement le 60ème anniversaire de la Libération de Paris . Empruntons à Michèle Lagny, historienne pour qui le cinéma n’a pas de secrets, ces quelques lignes extraites du site Forumdesimages.net : «Pour fêter la fin de l’occupation allemande, des milliers de personnes défilent dans les rues de Paris en plein été et réinvestissent la ville : après l’horreur de la guerre, c’est l’espoir des jours nouveaux. Retour en images sur ce moment fort. (?) « Usant de toutes les ficelles d’une narration quasi hollywoodienne, Paris brûle-t-il ? se contente de rejouer les événements de la semaine folle du 18 au 26 août 1944. Et reste peu convaincant : Orson Welles en Nordling, Kirk Douglas en Général Patton, Alain Delon en Chaban-Delmas, et Claude Rich en Général Leclerc comme Bruno Cremer en colonel Rol-Tanguy, restent toujours Welles, Douglas, Delon, Rich et Cremer. Seule, sans doute, Simone Signoret, en quasi figurante (la patronne d’un bar), fait vrai ! « Et le Général de Gaulle, bien sûr, descendant les Champs-Élysées le 26 août : là, c’est bien lui, filmé par les actualités en 1944, et réintégré dans la “fiction” ; car comment imiter son allure dégingandée, son long nez au vent, et, il faut bien le dire, sa dignité ? (?) « Aussi a-t-on envie de retrouver les images originelles de ce moment mythique. Au c?ur même de Paris, où le Forum des images occupe un des espaces héritiers du “Ventre de Paris”, ces Halles qui maintenant recèlent, à côté du commerce le plus effréné, une mémoire enregistrée par le film ou la vidéo, à la fois cachée et offerte à tous. « Ces images ne sont ni plus ni moins “vraies”, au sens où elles détiendraient la capacité de montrer et d’expliquer ce que fut réellement la Libération de Paris en août 1944. Mais plus justes, plus émouvantes, plus saisissantes, étonnamment animées, charnelles, joyeuses. Leur répétition même, sur le moment comme dans les reprises ultérieures, fictions ou documentaires de commémoration, fixent l’éclat des jours, leurs joies et leurs dangers. « Parmi les plus fascinantes, les jeunes filles grimpant sur les chars, français ou américains, filmées dans l’envolée de leurs fraîches robes d’été, de leurs courtes jupes découvrant des jambes déliées, de leurs coiffures mi-retenues sur le front, mi-ébouriffées sur la nuque ; les baisers et les cigarettes mêlés, les casques militaires, les bérets des résistants, le mégot aux lèvres et les armes suspendues. Avec, bien sûr, un cliché ironique : deux titis assis sur le trottoir (peu concernés semble-t-il) et un raccord sur les cuisses découvertes de femmes qui se penchent sur un parapet ! Parmi les plans les plus drôles, ceux du lapin mascotte d’un des chars Leclerc, aperçu à plusieurs reprises, fort tranquille ; ou les efforts linguistiques d’un soldat américain : “Le peuple de Paris est beau et joli”?» Michèle Lagny évoque le film «officiel» : ? «Un film collectif a été réalisé pendant les événements : c’est La Libération de Paris, montage des prises de vues de l’insurrection prévues dès le 14 août, avant même le déclenchement de celle-ci, et dont le titre initial était France-Libre-Actualités : le journal de la Résistance. « Opérateurs, monteurs, techniciens répondent à l’appel du CLCF, et un film “sur le vif”, commenté par Pierre Blanchar sur un texte de Pierre Bost put être projeté dès le 29 août au cinéma le Normandie (évidemment !). « Cet événement signe à la fois la Libération de Paris et celle du cinéma, où se développent des espoirs de production coopérative qui feront long feu. Le film met en scène tous les acteurs de la Libération, en présentant successivement l’insurrection, l’arrivée de la 2e DB et la journée de triomphe du 26 août. « Mais on a déjà vu de longs plans de prisonniers allemands avant l’arrivée des chars, ce qui tend à donner la première place aux résistants. Pourtant le film évite d’insister sur le rôle des communistes FTP ou de la CGT, sur les conflits internes (incidents entre de Gaulle et le Conseil national de la Résistance le 25 août) et sur les dissonances (premières brutalités de l’épuration ou fusillade de Notre-Dame, remplacée par une image d’union républicaine) ; le commentaire enflammé insiste sur la participation populaire, et sur la mémoire révolutionnaire des Parisiens sur les barricades, tout en reconnaissant le rôle du Général. “Enfin un micro français parle français…” souligne le commentateur à propos de son discours à l’Hôtel de Ville.» Ce film, que j’ai vu à l’époque, a été projeté partout en France, mais il est sans doute trop partial pour être considéré autrement qu’officiel et daté. Si ma mémoire est bonne, il me semble qu’on entrevoit l’arrestation de Sacha Guitry, traité de façon assez abrupte alors qu’il fut par la suite reconnu innocent ? et connut sous la 4 ème république une gloire inégalée et justifiée. Le bilan de la Libération fut lourd en pertes humaines : 3200 Allemands furent tués et 12000 prisonniers, la 2ème DB connut 130 tués et les FFI mille. Il y eut près de 600 morts parmi la population civile. De Gaulle était arrivé à ses fins et la Résistance aussi. Paris était libéré non par les troupes anglo-américaines mais par les forces françaises du général Leclerc commandant la Deuxième Division Blindée. De son côté, la Résistance (FFI-FTP), qui aurait voulu que la ville se libérât par elle-même, participait grandement. Et la population ne fut pas en reste . Dans « Jours de Gloire », Colette l’a évoquée : «Heureux ceux qui ne regardèrent pas, ce soir-là, à être des énergumènes ! Heureux ceux qui pleurèrent, rirent, acclamèrent, levèrent les bras, étreignirent des inconnus, se prirent par le bras et chantèrent, en marchant au hasard devant eux, en dansant, en portant des lumières, en agitant des drapeaux tricolores, étoilés, barrés de deux droites et de deux diagonales… Heureux les déchaînés, les enfants, les têtes blanches, les boucles blondes, qu’un ordre enfin jetait en pleine fête, ivres avant d’avoir bu, rués vers les sauveteurs déferlants ! Heureux les hors d’eux-mêmes !» Toutefois – et je pense qu’il ne faut jamais l’oublier – la victoire sur l’occupant aurait pu se dérouler dans un Paris dévasté où les ponts et les principaux monuments auraient sauté. Si le général Dietrich von Choltitz, gouverneur militaire de Paris, n’avait pas désobéi à Hitler qui voulait raser Paris, la capitale française eût été en cendres. Ne peut-on pas voir là les prolégomènes de la future entente franco-allemande qui donna naissance à l’Europe des 6, des 15, des 25 ? À ce titre il faudrait peut-être rendre témoignage à la mémoire de ce général qui choisit l’humanisme? L’allocution du Général de Gaulle à l’Hôtel de Ville (25 août) est dans toutes les mémoires : «Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer et qui a su le faire de ses mains. Non ! Nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies. «Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle.» On peut l’entendre en format Real Player sur le site Web de l’INA (Libération de Paris – discours du Général de Gaulle). La guerre n’était pas finie (elle se terminerait en Europe le 8 mai 1945), une partie de la France était toujours occupée, des centaines de milliers de déportés et de prisonniers étaient encore détenus mais la Libération de Paris signifiait la fin de la domination allemande, l’extinction d’un régime honni, un nouveau pouvoir français qui aurait du mal à s’imposer, le retour à la presse libre. Et Vichy dans tout ça ? Vichy redevenait une simple sous-préfecture, sa seule promotion. Il se « libérait » sans encombre. Quelques suspects étaient parqués au Concours hippique. Une cour de justice siégeant sur des sièges marqués de la francisque, insigne du régime de Pétain, jugeait des troisièmes couteaux qui, parfois, étaient condamnés à mort et fusillés alors que, quelques mois plus tard, ils auraient été condamnés à l’indignité nationale. Les fonctionnaires titulaires regagnaient Paris sans encombre. Les contractuels touchaient des indemnités de licenciement. Et Vichy souhaitait qu’on ne lui parle plus jamais de capitale provisoire ? À Paris, les organes de la collaboration cédaient la place à des dizaines de journaux, issus beaucoup de la Résistance. La plupart ne survécurent pas – les feuilles mortes se ramassaient à la pelle ! – mais témoignèrent. « Défense de la France » était déjà France Soir qu’il allait devenir, en publiant une nouvelle « à sensation » signé Raymond Vanker : «J’ai rencontré Mr Hitler place de l’Opéra C’est un major de la police américaine. It’s not a gag ! comme disent nos amis américains. Vous l’avez peut-être croisé, sans le savoir, sur les Grands Boulevards. Et nous ne parlons pas de photo ni de ces effigies plus ou moins grotesques du “bel Adolf” que la foule vengeresse promena dans la capitale avant de les jeter aux poubelles. Monsieur Hitler m’a parlé ou, plus exactement, il m’a adressé quelques mots au G.Q.G américain de Paris. Mais par contre il s’est refusé à toute interview. « -Adressez-vous à vos confrères américains, m’a-t-il dit, ils sauront vous renseigner; ils ont suffisamment raconté d’histoires à mon sujet. « Il faut vous dire que ce monsieur Hitler est un personnage doublement connu de l’armée américaine. Il n’est autre que le major adjoint du commandant de la MP, la military police. « Et c’est un homme particulièrement occupé. Aussi, si parmi nos lectrices se trouve une bonne sténo-dactylo français-anglais (ou plutôt américain), elle pourrait lui rendre le meilleur service. C’est lui-même qui nous l’a demandé. Ce serait un bon patron que le major Paul Hitler. Il n’a rien d’épileptique comme son triste homonyme. C’est un gros et fort homme, d’une cinquantaine d’années, un peu chauve et rasé, calme et très jovial. Il n’a qu’un défaut pour une secrétaire : il ne parle pas un traître mot de français et son accent nasal, très accentué, est difficilement compréhensible pour qui n’a pas vécu auprès des hommes d’affaires de Wall Street. « Rien d’un militariste non plus. Et pourtant, il y a trente-deux ans qu’il sert dans l’armée. Pendant quinze ans, avant cette guerre, il fut sergent-major. « Aussi, je présume qu’il a un profond mépris pour celui qui, somme toute, ne parvint jamais plus loin qu’au grade de caporal.» À ce témoignage badin j’opposerai la face XX des disques qu’édita Pierre Schaeffer «Dix ans d’essais radiophoniques du Studio au Club d’Essai». Ils ont été réédités depuis en CD mais, hélas ! cette face XX n’est nulle part sur Internet. Il est encore temps : je demande à Radio-France ou à l’INA, ou aux deux, puisque ça leur est possible, d’insérer ces plages dans leur site à l’occasion du 60ème anniversaire de leur enregistrement. On retrouve les micros ouverts à la Libération de Paris, les cloches qui sonnent à l’instigation de cette radio plus balbutiante, le lien avec les Etats-Unis. La radio sans moyens devenait grande. Se libérait. Louis FOURNIER Sources: http://www.ina.fr/fresque/zap_vdo1.fr.html http://www.forumdesimages.net/collection/htm/ETUDE/LIBERATION http://mapage.noos.fr/liberation_de_paris © Gilles Primout


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