CITE DES SITES : Les musées aussi sont mortels. Et sur Internet ?

Régulations

Du Jardin d’Acclimatation de Napoléon III au musée des Arts premiers de Chirac, il n’y aurait donc plus de place pour le Musée des Arts et Traditions populaires, ni d’autre issue que de tenter sa chance à Marseille

Edwy Plenel, qui fut « écouté » sous le règne de François Mitterrand, est actuellement « en difficultés » avec son quotidien, mais continue d’assurer son émission sur LCI : Le Monde des Idées. L’autre jour il accueillait Martine Segalen, auteur de “Vie d’un Musée” qui raconte une mort annoncée, celle d’une merveilleuse institution née à la fois du Front populaire et des débuts du régime de Vichy. Les musées sont en pleine mutation. S’édifie actuellement quai Branly celui des Arts premiers qui sera, dit-on, le grand ?uvre du règne Chirac. Et en même temps va disparaître dans le bois de Boulogne le Musée des Arts et Traditions populaires qui, semble-t-il, aurait dû toucher davantage le public que des expressions lointaines. Il paraîtrait que la fréquentation ne serait pas suffisante. Une fois de plus l’économie prévaudrait sur la culture? Tout a commencé avec Napoléon III qui, avant même qu’il pût se prétendre libéral, prit une grande décision : « Napoléon III, en bon souverain, désire offrir à ses sujets un jardin d’agrément mêlant nature, flore luxuriante, animaux exotiques et, pour leur édification, une touche d’ethnologie. « L’inauguration du Jardin d’Acclimatation a lieu le 6 octobre 1860 en la présence de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie. Son succès est immédiat. Femmes du monde, domestiques, militaires et enfants se pressent devant les ours, la girafe, les chameaux, les kangourous, les bananiers, les bambous, les Peaux-Rouges et les lapons. « La guerre de 1870 avec la Prusse interrompt pour un temps les visites sous les nobles frondaisons du Jardin. La famine à Paris impose en effet des mesures d’urgence. Les pensionnaires du Jardin sont abattus afin de nourrir la population de la capitale, et c’est ainsi qu’au menu de la Saint Sylvestre de 1870 on trouve de l’entrecôte d’éléphant ! » (JardindAcclimatation.fr) Alfred de Vigny souhaitait créer une Société d’acclimatation littéraire. Toujours est-il que le terme est désuet et que le Jardin d’acclimatation l’est aussi : quand on le visite, en présence de quelques lions étiques et en compagnie d’enfants du XVIème, on a vraiment l’impression d’être encore au XIXème (siècle). Un cinéaste de la Nouvelle vague, mon camarade Jacques Loew, l’a très bien exprimé dans un court métrage qu’il avait intitulé “Les Drames du Bois de Boulogne”. Le site Culture.gouv nous raconte brièvement la carrière de Georges-Henri Rivière : « Né le 5 juin 1897, à Paris, études de musique jusqu’en 1925, prend le goût des musées en suivant, de 1925 à 1928, les cours de l’école du Louvre, puis devient conservateur de la collection David-Weill. Il réorganise le musée d’Ethnographie du Trocadéro, qui deviendra le Musée de l’Homme, le musée français le plus moderne d’Europe. Sous la direction de Paul Rivet, il y présente quelque 70 expositions de 1928 à 1937. « De 1937 à 1967, il invente, conçoit et réalise le Musée national des arts et traditions populaires qu’il parvient à installer sur son site actuel, en bordure du bois de Boulogne. Il y développera une muséographie révolutionnaire et en assurera le couronnement scientifique par la création du Centre d’Ethnologie Française. Grand découvreur de talents, meneurs d’hommes, il joue un rôle essentiel dans la fondation de l’ICOM et dans l’invention du concept d’Écomusée. » Martine Segalen exalte dans son livre la mémoire de cet être inspiré : « L’histoire du musée national des Arts et Traditions populaires (Atp), qui a commencé à la fin des années 1930, se termine au printemps 2005 par une fermeture définitive. » Pour Martine Segalen, qui a dirigé pendant dix ans le Centre d’ethnologie française, laboratoire rattaché au musée, c’est ” un crève-c?ur, la fin d’une aventure et l’enterrement d’un grand projet “. C’est aussi le moment de revenir sur cette histoire riche d’enseignements sur les rapports entre politique et culture, beaux-arts et arts populaires, identité, nation et patrimoine. « A l’origine des Atp, il y a d’abord la folle ambition d’un homme, Georges Henri Rivière, visionnaire, passionné et prêt à tous les revirements idéologiques pour mener à bien son dessein. Présenté comme une vitrine du peuple au temps du Front populaire, un temple des traditions soutenu par la Confédération paysanne sous Vichy et un lieu de modernité scientifique et muséographique après la guerre, son musée est finalement installé, en 1972, dans un bâtiment flambant neuf construit au bois de Boulogne. « Une apothéose, qui donne à l’ethnologie de la France, jusque-là parente pauvre de l’ethnologie exotique, une légitimité nouvelle. « Mais un succès de courte durée car, dès la fin des années 1980, alors qu’en province le mouvement des écomusées suscite un engouement croissant, les visiteurs se font rares, le soutien de la direction des musées de France fait défaut et l’établissement s’enlise dans la crise qui lui sera fatale. « En s’appuyant à la fois sur des archives inédites et sur une expérience vive, Martine Segalen offre, dans ce livre rigoureux et personnel, une réflexion de fond sur le devenir des musées d’ethnologie en France, pris entre tutelle publique, enjeux politiques et évolutions de la société. » Musee-atp.fr est le site du Musée. Un clignotant indique qu’il sera transféré en 2008 à Marseille. À la rubrique Actualités, on peut lire : « Parlez-moi d’Alger. Découvrez en novembre la nouvelle exposition du MNATP-CEF, dans le cadre de Al Djazaïr, une année de l’Algérie en France. » Hélas ! bien qu’il s’agisse d’Actualités c’est de novembre 2003 qu’on veut parler. On peut donc se demander si pendant l’ « inter-règne » 2005-2008, le site sera bien maintenu (maintenu de maintenance) ? « Du musée des Arts et Traditions Populaires au musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. « Le plus grand musée de société français, fort de la richesse de son patrimoine, se devait d’élargir son horizon pour se réinventer en musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. La transformation du musée se traduit par un certain nombre de passages : des cultures populaires françaises aux civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, montrées de manière comparative ; des riches collections nationales à des collections internationales qui illustrent les complémentarités et les différences, les circulations et les emprunts ; des recherches initialement centrées sur l’ethnologie française, vers une approche transdisciplinaire, concernant les sociétés dans leur totalité, et dans l’épaisseur du temps. « Ces mutations rendent possible l’invention d’un musée du XXIe siècle qui, à travers l’histoire, parle de son temps. Un lieu de vie et de questionnement, de rencontres et de débats, de découverte et de création. Un musée qui place les attentes des publics au centre de son projet. Un nouveau projet scientifique et culturel élaboré par l’équipe du musée, enrichi par les travaux d’un comité scientifique composé de spécialistes nationaux et internationaux a été établi et publié par la RMN. » Et on nous propose de découvrir le site musee-europemediterranee.org : « Pour la première fois en France, un musée national vient s’installer en région, à Marseille. Sur décision du Ministère de la culture et de la communication, le Musée National des Arts et Traditions Populaires (MNATP) se transforme pour se consacrer aux civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. « En lien avec l’ensemble des collectivités territoriales, qui apportent leur soutien (Ville de Marseille, Conseil général des Bouches du Rhône, Région Provence-Alpes-Côte d’Azur) et avec le concours de l’Etablissement public Euroméditerranée et du Port autonome de Marseille, un projet culturel majeur va voir le jour à l’entrée du port de Marseille. Il bénéficie de l’aide de la Communauté européenne. « Le plus grand musée de société français, fort de la richesse de son patrimoine, se devait d’élargir son horizon pour se réinventer en Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Un nouveau projet scientifique et culturel, élaboré par l’équipe du musée, enrichi par les travaux d’un comité scientifique composé de spécialistes nationaux et internationaux, est établi. « Le nouvel établissement qui conservera comme ressource essentielle son laboratoire de recherche, se veut, au-delà de sa fonction de patrimonialisation et de conservation de la mémoire populaire, un véritable outil social. « C’est la raison pour laquelle le futur musée ne sera pas construit autour des collections mais du public et de ses interrogations, le patrimoine intervenant comme une matière première à mobiliser pour son aptitude à porter témoignage, contradiction, à faire surgir de l’expérience personnelle, des souvenirs, des connaissances, des raisonnements, ou simplement des questionnements renouvelés. Il fonctionnera comme un forum, un lieu de débats, où les présentations de référence et les expositions temporaires s’articuleront autour de grandes questions de société. « Le nouveau musée va s’installer dans le Fort Saint-Jean, réhabilité, ainsi que dans un nouveau bâtiment mitoyen, dont l’architecture symbolique sera implantée sur le môle J4-espace Saint-Jean, à l’entrée du port de Marseille. La maîtrise d’ouvrage est assurée par la Direction des Musées de France, avec le concours de l’établissement public de maîtrise d’ouvrage des travaux culturels (EMOC). » Voilà une noble entreprise qui bénéficiera de nombreux crédits mais y aura-t-il de nombreux visiteurs ? Toujours est-il que les médias, pour l’instant, ne s’intéressent guère à la disparition annoncé d’un musée exemplaire. Et c’est parfaitement regrettable.


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