CITÉ DES SITES : Quand le disque n’était pas une denrée industrielle

Régulations

Voyage historique au pays de la musique enregistrée, et de l’aventure musicale de Michel Garcin et d’?rato

Au début du 20ème siècle on put conserver et retransmettre le son grâce au

cylindre, un rouleau enregistré à l’unité par les interprètes qui s’époumonaient dans un pavillon. Ainsi la voix du tribun Jean Jaurès est singulièrement atténuée dans le seul témoignage oral qu’on a de lui. Puis ce fut le disque, qui tournait à 78 tours/minute, qui était fragile, rayable, cassable, tout pour être heureux. Il fallait dix 78 tours pour conserver une symphonie de Beethoven ? et dans quelle conditions acoustiques ! Comme il n’y avait pas moyen de faire autrement, on s’en contentait, on admirait, on collectionnait. Et, pour écouter, ou, plutôt, entendre, on avait le phonographe dont il fallait tourner la manivelle pour que le moteur puisse tourner ! Jusqu’à l’invention de l’électrophone, on ne dépendait pas de l’électricité qui apporta une certaine qualité. Puis, dans les années cinquante, arriva le 33 tours ( et son corollaire le 45 tours, sans parler du 16 tours ). Ce fut une vraie révolution. Les conditions d’enregistrement avaient fait des progrès gigantesques : le magnétophone qu’on utilisait désormais, en faisant passer une bande de 76 puis 38 centimètres/seconde n’a finalement pas tellement évolué depuis, quoiqu’il ait cédé devant le numérique souvent. Pour les disques, d’une plus longue durée (deux faces allaient jusqu’à une heure, de quoi enregistrer la 9ème symphonie avec quelques chose à côté). Les disques en acétate de vinyle étaient légers, souples, ne se rayaient pratiquement pas, donnaient un son agréable . Ils étaient dotés d’une pochette illustrée comportant une notice explicite alors que les 78 tours n’avaient qu’un fruste emballage. Bientôt ils furent stéréophoniques. Ce fut une folie. Pendant plusieurs décennies les disques, classiques ou de variétés, devinrent des objets dont on parlait à l’infini ? et qui se vendaient, chez les disquaires, qui savaient conseiller leurs clients. Maintenant il n’y a plus de disquaires, on achète les disques dans de grandes surfaces spécialisées? On les achète ou on les copie, c’est tellement facile avec Internet où l’on ne se rend pas compte qu’à force de copier, il n’y a aura plus rien à copier ! Avant Internet il y avait la copie d’abord sauvage puis organisée sur cassette. J’avais produit un disque sur la vie de saint Paul, interprété entre autres par Michel Bouquet, dont on me disait grand bien mais qui se vendait peu : un peu partout en France il était copié sur cassette par des personnes « bien intentionnées » qui furent fort marries quand la collection s’interrompît, la vente étant son seul moyen d’existence. Les disques 33 tours étaient tout de même chers : 3000 (anciens) francs soit grosso modo le salaire moyen d’une journée. Les CD sont proportionnellement moins chers et beaucoup sont vendus une bouchée de pain dans des boutiques spécialisées. Quand ils n’ont pas été repiqués sur des enregistrements 33 tours, ils sont enregistrés en numérique mais des puristes trouvent qu’il y a moins d’âme dans un CD que dans un 33 tours ? et maintenant on en revient à graver des 33 tours ! Reviendront-ils pour autant ces moments de fête que connut le 33 tours ? Michel de Bry mettait en émoi les plus hautes personnalités de la 4ème République quand il organisait, avec Jacques Kohlmann, les Grands prix de l’Académie du Disque Français. Ou quand il enfouissait dans les caves de la Comédie-Française tous les éléments qui permettront aux siècles futurs de savoir ce qu’était le disque vers 1960. L’autre jour, au Châtelet, on s’est souvenu en évoquant le dixième anniversaire de la mort de Michel Garcin. Citons d’abord cet extrait de Abeilleinfo.com. Cela fait cinquante ans que Michel Bernstein est éditeur de disques. Le fondateur de Valois, de Astrée et de Arcana est sans conteste le plus important éditeur français de l’après-guerre. Plus que tout autre dans notre pays il a été un créateur, un inventeur. Il a ouvert des voies nouvelles, accompagné le mouvement de renouveau en faveur de la musique ancienne et baroque, et n’a jamais transigé sur l’exigence. Michel Bernstein a confié à abeilleinfo.com un “tapuscrit” inédit et pour l’heure inachevé de ses souvenirs, dont il nous a autorisé à publier les bonnes feuilles. « L’aventure ?rato « Philippe et Christiane Loury exploitaient rue de la Chaussée d’Antin les Editions Costallat, dépositaires de Peters. Ils y avaient adjoint un rayon de disques et croyaient fermement à l’essor du nouveau support. Philippe Loury obtint de la Haydn Society à Boston la licence pour la France d’un enregistrement de Don Giovanni dirigé à Vienne par Hans Swarowsky. « L’histoire a prouvé que ce n’était sans doute pas le Don Juan du siècle mais il était tout à fait honorable et, à l’époque, c’était le seul. Ce fut, commercialement parlant, un triomphe. Du même catalogue bostonien, Loury obtint le Concerto pour trompette de Haydn et quelques Concerti de Bach, et il put asseoir un réseau commercial soutenu par la sympathie des disquaires qui aimaient à traiter avec une courageuse marque française. rato put alors s’enhardir à réaliser un enregistrement qui lui soit propre. Ce fut le Te Deum de Marc Antoine Charpentier dont on connait la fortune. « A peu près à la même époque, le Club des Quatre Vents avait confié à un musicien tout juste sorti du Conservatoire du nom de Michel Garcin le soin de réaliser un disque consacré à Jean-Marie Leclair. Garcin contracta avec Σrato la publication de l’enregistrement. La rencontre de Garcin et Loury fut sans doute un moment déterminant de la vie des deux hommes : leur collaboration dura une trentaine d’années et l’on doit tenir Garcin pour le concepteur artistique de tout ce que publia Σrato tant que subsista le binôme Loury-Garcin. Σrato, un nouveau type d’édition discographique « Avec Σrato se développa un nouveau type d’édition discographique. Peu soucieux de refaire par principe des ?uvres qui étaient déjà largement et fort bien représentées ailleurs, Garcin chercha à établir un catalogue convivial avec des artistes qui avaient été ses condisciples au Conservatoire. Et il parvint ainsi a réaliser un produit assez représentatif de la « qualité française » telle qu’elle s’est notamment épanouie à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. « L’équipe Σrato, c’était alors, entre autres, l’Orchestre Jean-François Paillard, Maurice André, Pierre Pierlot et Jean-Pierre Rampal, des instrumentistes toniques, pas trop portés vers la métaphysique et la contemplation, mais capables de séduire des publics enthousiastes et divers qui ne vont pas au concert pour souffrir ou expier mais pour écouter des artistes en bonne santé instrumentale et humaine. « Bien entendu cette définition reste schématique et ne rend pas compte des divers champs d’investigation de la firme. Garcin lui-même a évolué dans ses conceptions. Peu porté par nature à apprécier le mouvement baroque à ses débuts, il a accueilli chez Σrato un certain nombre de ces musiciens qui semaient en leur temps l’agitation comme Ton Koopman ou Philippe Herreweghe. « Lorsque Σrato a été vendu par paliers, Michel Garcin est demeuré à la barre mais on eut bientôt l’impression qu’une part de son âme restait inexorablement liée à la firme dont il avait été pendant trente ans le véritable patron. Dans sa retraite, il a gardé des contacts avec le monde du disque et est intervenu ponctuellement sur certains projets. Il nous a quitté en 1995. « Il existait d’ailleurs depuis son départ un problème Σrato , qui s’est définitivement résolu lorsque la marque a finalement disparu… « Une gestion de père de famille avait permis à l’entreprise de demeurer trente ans durant équilibrée. Au contraire, Σrato a adopté au début des années 1980 une politique somptuaire qui s’est traduite par des déficits importants et des interventions des pouvoirs publics. « La gestion de Daniel Toscan du Plantier a tourné le dos à celle de Philippe Loury. Médiatique, elle a engendré des coups dont certains peuvent être mortels. Après avoir été renfloué par l’Etat et bénéficié d’une collaboration exceptionnellement favorable avec Radio France pour que la firme reste dans le giron français, Σrato a fini, les pertes s’accumulant d’année en année, par être totalement repris par Warner qui récupéra progressivement des éditions de disques au niveau international. On sait ce qu’il en est advenu depuis.» Je suis heureux d’avoir trouvé ce texte de Michel Bernstein qui retrace parfaitement la carrière de Michel Garcin. Mais ce qu’il ne dit pas c’est son extrême gentillesse, sa modestie, son sens des autres et son autorité aussi. Nous produisions chez Σrato avec Marie-Rose Carlié comme récitante Le B?uf et l’Âne de la Crèche, un merveilleux texte de Jules Supervielle. Jacques Fabbri était le b?uf et Louis de Funès l’âne. Comme les vacances approchaient on avait pour gagner du temps enregistré la musique d’accompagnement avant le texte. On écouta la musique qui faisait plus d’une heure, ne pouvant laisser qu’une place infime au texte. « Mon cher ami,dit Michel Garcin au compositeur,débrouillez-vous comme vous voulez, coupez, coupez en ne laissant que vingt minutes de musique, sinon je ferai moi-même une nouvelle partition ! » Le compositeur ne se fit pas trop prier et le disque fut très réussi. Autre souvenir plus merveilleux encore. J’avais eu la commande d’un Son et Lumière et demandé à Michel Garcin d’écrire la musique. Il accepta et, de plus, nous apporta la participation des meilleurs interprètes d’Σrato : Jean-Pierre Rampal, Pierre Pierlot, Anne-Marie Beckensteiner, l’orchestre Jean-François Paillard, la Chorale Philippe Caillard, l’organiste André Marchal, etc. Michel Garcin était un merveilleux compositeur et il avait aussi beaucoup d’humour. À la rubrique Violon d’Ingres du Who’sWho, il avait écrit : composition musicale.


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