Didier Pouillot, Idate: « La 4G permet de renouveler les modèles tarifaires »

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Consolidation et nouveaux services permettront aux opérateurs européens de sortir de la crise déflationniste, selon l’Idate.

Rencontré à l’occasion du DigiWorld Summit 2014 de Montpellier (18-20 novembre), responsable secteur industrie des télécoms Didier Pouillot nous expose la vision de l’Idate du marché européen. Selon lui, les opérateurs doivent sortir de la spirale de la guerre des prix, accélérer le mouvement de concentration et développer de nouveaux services pour retrouver la marge qui va leur permettre de relancer les investissements.

Silicon.fr – La 4G devait permettre aux opérateurs de retrouver de la valeur. Ce qui ne transparait pas franchement aujourd’hui en Europe. Faut-il espérer que son évolution, le LTE-A ou 4G+, voire la 5G, changent la situation ?

Didier Pouillot – Si l’on regarde la photo à l’instant T, vous avez raison. Il y a un paradoxe entre la réalité que les opérateurs connaissent aujourd’hui et le pari sur les promesses de l’économie numérique mobile. Depuis 2008, selon nos chiffres, les revenus du secteur des télécoms ont décliné de 15% en moyenne sur l’Europe des cinq. Avec un recul de 10% sur les services mobiles entre 2010 et 2013. Mais ce n’est pas une situation mondiale. Aux Etats-Unis, par exemple, la 4G a permis aux acteurs de renouveler leur modèle tarifaire face à un phénomène d’offres, non pas low cost, mais de data illimitée sur la 3G. Une impasse dont ils devaient absolument sortir. Ce qu’ils ont fait avec la 4G, d’une part avec le système du tier pricing, c’est-à-dire d’offres tarifaires segmentées où le client paye pour le niveau de service qu’il demande; et, d’autre part, avec le data sharing où le volume des besoins de données est partagé entre les différents appareils mobiles du client, smartphones, tablettes, PC mobiles… Donc des offres souples, qui correspondent mieux aux besoins de chacun, et mieux valorisées pour l’opérateur. La bonne surprise c’est que ça a assez bien marché même si le marché américain connaît aujourd’hui une vague de pression tarifaire qui le fait sortir de la belle époque. Il n’en reste pas moins qu’il subsiste un delta de 6 à 7 points entre les deux continents. Quand on était à -2 les Etats-Unis étaient à +5, aujourd’hui ils sont à +2 voire 0, nous sommes à -5, -7.

Est-ce un modèle que les opérateurs peuvent néanmoins appliquer en Europe ?

On sort d’une période de concurrence très intense avec une guerre des prix qui a dicté la logique du marché européens dans le fixe et le mobile ces dernières années. Et on n’en sort pas impunément. Ces changements de modèles d’affaires sont en train de se mettre en place mais on n’en voit pas encore les bénéfices car on est sur des marchés plus concurrentiels qu’aux Etats-Unis. Quand les Etats-Unis ont quatre grands opérateurs pour un marché de 300 millions d’habitants, on en a quatre aussi mais pour des marchés de 60 millions d’habitants en moyenne par pays. Forcément, ce ne sont pas les mêmes économies ni le même potentiel.

Il y a plusieurs choses que les opérateurs ont intérêts à faire. D’abord la consolidation. On voit que l’offensive est lancée en Europe à travers les projets de consolidations depuis deux ans, d’abord sur des petits marchés mais aussi en Allemagne où le projet de fusion entre E-Plus et O2 a été avalisé cette année, montre que le pouvoir politique antitrust est attentif au développement de conditions de marché qui vont permettre de développer l’investissement. Rappelons que celui-ci est deux fois moins important par habitant en Europe qu’aux Etats-Unis. Le passage de quatre opérateurs à trois n’est pas quelque chose d’anodin. Ensuite, à l’Idate, nous sommes convaincus que la 4G permet de renouveler les modèles tarifaires. Le tier pricing a fonctionné en Suisse. Il n’y a pas de raison que, une fois que les marchés des grands pays européens auront été restructurés, les mêmes recettes ne puissent pas être appliquées pour permettre aux opérateurs d’arrêter le mouvement déflationniste à défaut de retrouver de la croissance. Et, plus largement, les capacités disponibles vont surtout permettre aux opérateurs de renouveler leur modèle d’affaires, c’est-à-dire de faire payer pour la connectivité qui reste leur métier de base mais aussi de faire payer pour un certain nombre de nouveaux services. Par exemple, selon des chiffres cités par Ericsson, le M2M représente 0,1% du trafic pour plus d’1% du revenu. C’est donc une affaire intéressante pour les opérateurs alors que le M2M croit entre 15 et 20%. Certes, 1% c’est peu mais c’est de la croissance qui se crée à partir de zéro. On pourrait également citer les services de Cloud que les opérateurs devraient être en mesure de fournir.

Autre nouveauté, dans les modèles biface et même multiface, les opérateurs vont être capable de se rémunérer auprès des agrégateurs de contenus, de fournisseurs d’application, pour peu qu’ils soient en mesure de proposer les bonnes plates-formes et interfaces à l’ensemble de ces développeurs. L’automobile connectée, et de manière plus large tout le développement des marchés verticaux dans le smart grid et smart city est un moyen de retrouver de la valeur dans leur réseau via des partenariats industriels.

On est aujourd’hui à la charnière où il faut stopper la guerre des prix intensive via la segmentation des offres, qui évolueront entre low cost et forfait personnalisé, et le développement de nouveaux services comme le M2M et le Cloud qui vont apporter de la croissance à partir de zéro. Mais ce sont des scénarios à l’horizon 2020-2025.

Les opérateurs peuvent-ils aujourd’hui se passer de la convergence fixe-mobile comme l’illustre la fusion Numericable-SFR  ?

Oui dans la mesure où c’est la mobilité qui guide l’ensemble de développements des opérateurs. Mais l’augmentation des flux nécessite un réseau qui a de réelles capacités en termes de collecte et de transport. Et c’est là où le mouvement de convergence fixe-mobile trouve sa justification. Il ne s’agit pas seulement d’offrir la continuité de service entre fixe et mobile pour le client final mais aussi de disposer de capacités pour aller vers une densification du réseau mobile avec les micro cell qui nécessite des infrastructures filaires à haute capacité. C’est le gros enjeu qui vaut pour l’Europe, et on le voit avec le rapprochement de Vodafone avec Ono en Espagne et Cable Deutschland en Allemagne, mais plus encore pour les marchés émergents qui se développent très vite sur le mobile. Il y a néanmoins, il y a d’autres modes que la fusion des acteurs pour parvenir à la convergence, notamment les accords de mutualisation. Dans le cadre de l’opération Numericable-SFR, c’est un peu plus hybride où il y a aussi un gros enjeu en termes d’offre auprès des clients finaux.

Au DigiWorld Summit, la 5G est évidemment très présente. En quoi représente-elle une chance pour l’Europe ?

La difficulté est qu’on ne sait pas bien ce qu’est la 5G si ce n’est que ça va être un moyen de connecter tout partout, une situation hybride plus qu’une nouvelle technologie, une architecture qui permettra de faire cohabiter différents systèmes de transmission et démultipliera les capacités. C’est encore abstrait. On sait ce que ça fera mais on sait pas comment.

Il y a une opportunité de reprendre la main si on se réfère au contexte historique. On a imposé la 2G avec le GSM à peu près partout dans le mode à l’exception notable des Etats-Unis. Sur la 3G, l’UMTS et le CDMA sont partis de l’Europe mais avec des choses un peu plus ouvertes. Sur la 4G, l’Europe a perdu une grande partie du contrôle. Honnêtement, je ne sais pas dire si la 5G va permettre de recristalliser les développements mais il y a une opportunité. Il y a des questions à se poser en matière de politique et de politique industrielles, il y a des choses à essayer de mettre en place pour que la 5G soit une réussite industrielle.

En Europe, le marché donne l’impression de se construire sans cesse et sans se trouver…

Oui car c’est un marché nouveau. Un marché qui a 20 ans n’est pas un marché mature. Donc, comme le rappelait François Barrault (le président de l’Idate, NDLR), nous n’avons encore rien vu. Le problème n’est pas technologique mais la façon dont le marché se construit autour de la réglementation et de l’antitrust. Ce qui est criant, c’est que la Commission européenne a défendu une ligne de défense du consommateur, et la guerre des prix est née dans ce contexte. Mais les lignes sont en train de bouger comme on le voit avec ce qu’il se passe en Allemagne avec un signal fort avec la prise de conscience du politique qui cherche à trouver un nouvel équilibre et faire en sorte que l’intérêt du consommateur ne se fasse pas au détriment de l’investissement. La question est posée, les réponses ne sont pas complètement apportées aujourd’hui. Il ne faut pas non plus oublier la situation de la crise économique actuelle. Un contexte de reprise un peu soutenu dans les années qui viennent aurait un impact positif sur la demande des services télécoms.


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