LA CITÉ DES SITES : Auxerre, Guy Roux et Marie Noël en ligne

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La ville d’Auxerre possède deux piliers sur Internet : Guy Roux et Marie Noël

Il vient de se passer un événement inouï qui dépasse largement le cadre dans lequel il s’est déroulé. La presse unanime l’a signalé avec des commentaires tous élogieux et diserts. Vous le devinez : il s’agit du départ de Guy Roux. Entre cent textes, j’ai choisi cet extrait de Liberation.com signé par Jean-Louis Le Touzet : «

Guy Roux a confirmé hier, vingt-quatre heures après la victoire de l’AJA sur Sedan (2-1) en finale de la Coupe de France, qu’il avait décidé d’arrêter sa carrière d’entraîneur. “J’ai réfléchi au moment où il fallait arrêter : avant le déclin plutôt qu’après. Tous les signaux sont au vert, les comptes sont bons, nous avons fait une bonne saison. C’est le moment d’arrêter“. « Guy Roux, peu suspect de bigoterie, aura passé quarante-quatre ans sur les bancs de l’Abbé-Deschamps. Cet homme malicieux et inspiré restera comme un immense entraîneur, faisant monter l’AJA de la division d’honneur à la Première Division. Jamais un homme n’aura fumé ses terres comme lui. Si la pelouse de l’AJA est aussi verte, c’est parce qu’il se faisait livrer des pyramides de crottin de cheval. « Guy Roux est de la race des grands mammouths et ses traces resteront longtemps. Il quitte le club mais pas le foot et devrait commenter la Coupe du monde pour TF1. Ses “activités de publicité“, comme il le dit joliment, devraient l’amener à faire l’article pour les gazons rustiques untel et les tondeuses autotractées trucmuche.. « Le club lui doit sa réputation, sa défense en forme de corps de chasse et son palmarès de chasseur de grands fauves (un championnat de France, quatre Coupes de France et seize participations à la Coupe d’Europe). Si la brouette du stade de l’Abbé-Deschamps compte aujourd’hui plus de kilomètres qu’il n’y en a de la Terre à la Lune c’est parce que Guy Roux l’a conduite par tous les temps comme le petit cheval blanc de Paul Fort. « Pour monsieur Guy, la terre doit être productive sinon elle ne donne pas de revenu. Et pour le joueur de foot, c’est tout pareil. On a beaucoup moqué Guy Roux et, au fond, la cible était facile. Son meilleur rôle restera celui du Bourguignon qui imite si bien l’Auvergnat en pleurant sur ses sous disparus. « L’attaquant Jean-Marc Ferreri racontait que sa “radinerie légendaire” était son plus gros défaut. Monsieur Guy a toujours préféré le champ de luzerne à la savane et Auxerre au grand large. C’est pour cela qu’il est resté quarante-quatre ans à la même place. La maîtrise de la facture l’a beaucoup servi tout au long de sa longue carrière. « Par exemple, il a toujours su exactement à combien se montaient les recettes, ou quel était le nombre de barriques de chablis mises en perce dans les buvettes. Quel entraîneur de Ligue 1 pourrait en dire autant ? Il y a du don Salluste dans cet homme plein d’esprit qui recevait la presse dans un local terriblement encombré pour des causeries drôles et fines. « Monsieur Guy a toujours eu la passion de l’ordre et du bonnet de laine. Qui mieux que lui portera désormais le survêtement avec tant de naturel ? Qui ? Les histoires les plus tordantes courent sur cet homme de 66 ans qui a connu, il y a trois ans, des pépins de santé qui l’ont probablement dirigé vers cette sage décision : “Quand on arrive dans le crépuscule de l’âge, il faut s’arrêter avant de mourir“. C’est beau comme une épitaphe.» J’ajouterai qu’on dirait un propos de Raffarin si l’ancien Premier ministre était plus vieux? Guy Roux nous en a livré mille autres. Par exemple “Gardez le cap dans la tempête et tenez fermement la barre” ou “Le compliment diminue l’homme“. Il y avait autrefois une tradition du curé à tout faire, du curé rassembleur de kermesse, du curé sportif. Ces traditions, on les retrouvent chez l’abbé Bridaine d’On ne badine pas avec l’amour ou des Cloches de Corneville ; on les retrouvent aussi dans les livres de Clément Vautel qui eurent tant et tant de succès au siècle dernier, Mon Curé chez les riches, Mon curé chez les pauvres? Et n’y a-t-il pas un écho dans le film La vie est un long fleuve tranquille avec Patrick Bouchitey dans le rôle du père Aubergé ? L’abbé Deschamps (qui finit Monseigneur, protonotaire apostolique) était un curé de ce style. Histoaja nous livre toute son histoire. Le père d’Ernest Théodore Valentin Deschamps, boucher de son état, s’était toujours opposé à ce que son fils devienne prêtre. Aussi, dès la mort de son père, Ernest Deschamps démissionne de l’étude de Maître Boutfol, quitte le patronage Saint-Denis d’Argenteuil et rompt d’avec Marie Pinat, une jeune demoiselle d’Egleny avec qui il semble avoir envisagé de se marier, et entre au séminaire à Sens. Il aura une activité débordante et créera de ses propres mains le patronage Saint-Joseph, l’A.J.Auxerre, la conférence Jeanne-d’Arc, le cercle Amyot et le cercle Docteur Paradis. L’A.J.Auxerre, que Guy Roux a conduit au triomphe, est un club digne de tous les éloges et il apparaît exemplaire à la fois par ses performances, par sa personnalité et par son adéquation à une ville de moins de 40.000 habitants au passé glorieux et au présent chaleureux. Les liens de l’Yonne avec Paris sont nombreux. Autrefois, l’évêché de Paris dépendait de l’archevêque de Sens (il reste encore dans le Marais la magnifique demeure qui était la sienne) et près du Louvre une église est dédiée à saint Germain l’Auxerrois. D’aucuns prétendent même qu’au confluent de l’Yonne et de la Seine la rivière est plus puissante que le fleuve qui aurait, donc, du porter son nom ! Lorsqu’on déjeune au bord de l’Yonne, la carte des restaurants est très personnalisée. Il a des omelettes Abbé-Deschamps, des soufflés Guy-Roux et même des pizzas Marie-Noël. Marie Noël est une autre singularité d’Auxerre, un poète qui est célèbre dans le monde entier. À 21 ans Marie Rouget d’écrire sous le nom de Noël. Elle ne sait pas encore que toute sa vie se passera à Auxerre où la jeune fille, puis peu à peu la vieille fille, restera chez ses parents, apparemment enjouée, et dévouée mais prenant sur elle sans cesse. La vie en 1900, dans une petite ville trop calme de province, avec de rarissimes voyages, dans une époque où les femmes sont loin d’êtres libres, ne peut que développer l’imagination – refuge chez une jeune fille douée qui lit beaucoup. Les femmes ne votent pas, ne sont pas admises dans le milieu du travail valable. Sauf dans l’extrême pauvreté, le père a mission de prendre la charge matérielle de sa femme et de ses enfants : une jeune fille n’est préparée qu’au mariage et à rien d’autre : la virginité de la jeune fille est sacrée et elle brode son trousseau à la maison. Le mariage ne se pressentant pas pour Marie, elle se consacrera à ses parents et à la maison. Ce sera pour elle une grande épreuve que cette absence d’amour humain et un destin apparemment si quelconque, traversé de deux guerres atroces, de deuils, de charges totales, de maisons à tenir, à mener, à déménager, de soins à une mère souffrante, de tante malade mentale à charge, et de tant d’autres à secourir. Car elle est connue dans tout Auxerre, cette bonne Mlle Rouget, mais Marie Noël pas du tout … Cette sauvage, cette timide ne voulait pas qu’on connût ses poèmes. C’est l’Abbé Mugnier, un autre « curé de choc », qui la sauvera. Très cultivé, très ouvert, l’Abbé Mugnier, passionné de littérature arrivait dans tous les salons parisiens avec sa soutane élimée, ses gros souliers carrés, frayait avec les duchesses comme avec les plus pauvres et était adopté par tout le monde ; il ne se trompait jamais pour juger de la valeur et de la beauté d’une ?uvre, aussi quand il eut en mains un manuscrit de Marie Noël, il fut emballé. Il voulut la connaître, la sauva du jansénisme où elle était encore enfermée, devint pour elle un ami, la poussa à écrire à nouveau et à ne faire que cela. Elle reprit confiance en elle. Il parla d’elle avec feu partout à Paris avec ses amis croyants ou libres-penseurs et fut entendu… Plusieurs de ses livres parurent et enthousiasmèrent Montherlant ou Colette, sa compatriote de l’Yonne, qui étaient à son opposé ? et aussi Louis Aragon. Communiste s’il en est, il raffole de Marie Noël. L’anecdote est savoureuse, puisqu’il va jusqu’à lui écrire qu’il lui ouvre toutes grandes les pages des Lettres françaises dont il est le Directeur. Dans cet hebdomadaire, fortement axé à gauche, Marie Noel écrira des contes délicieux. Tenant à voir tous les monuments d’Auxerre, le général de Gaulle salua en elle la poésie. L’éventail politique était complet. Ce site fait une très belle description d’Auxerre et cite la statue polychrome de Marie Noël. Hélas ! Cette statue « naïve » n’est pas du meilleur effet et dévalorise plutôt le poète. Internet s’intéresse beaucoup à Marie Noêl et même l’ Académie Française où j’ai retrouvé dans le discours de réception de Pierre Rosenberg en 1996 au fauteuil d’Henri Gouhier ce passage tout à la gloire d’Auxerre : «Henri Gouhier est né en 1898, à Auxerre, comme vos illustres confrères, Joseph Fourier, compagnon en Égypte de Dominique Vivant Denon, le fondateur du Louvre, et Étienne Wolff, Auxerre, la ville championne de France de football. De son père, clerc de notaire, de sa mère, modiste en chambre, ce grand clerc de l’Université dira qu’ils “souhaitaient que leur seul enfant fasse les études qu’eux-mêmes n’avaient pu faire “. « Auxerre, ce fut la découverte de la lecture et du théâtre, de l’histoire et de la philosophie, Auxerre ce sera Marie Noël et, par un de ces “hasards dont on se plait à rationaliser le passé“, la ville qui verra disparaître en 1978, le maître d’Henri Gouhier, l’ami intime d’un demi-siècle, son modèle et son prédécesseur immédiat au vingt-troisième fauteuil de l’Académie, Étienne Gilson.» En élargissant Auxerre, on retrouve toujours le football et Marie Noël dont on peut penser paradoxalement qu’ils sont ses deux piliers.


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