Marten Mickos, HP : « nous sommes les seuls à ne pas avoir peur d’AWS »

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Désormais à la tête des activités Cloud de HP, l’ex-Pdg de MySQL Marten Mickos détaille le positionnement de son groupe, qui se rêve en leader du Cloud hybride. Un objectif pour lequel HP a deux fers au feu : OpenStack et une compatibilité avec AWS, via Eucalyptus.

Figure emblématique de l’Open Source depuis le début des années 2000 – il a notamment dirigé MySQL avant son rachat par Sun en 2008 -, le Finlandais Marten Mickos vient d’atterrir chez HP, suite au rachat par le géant américain d’une autre société qu’il dirigeait, Eucalyptus. A l’occasion de l’OpenStack Summit, qui se tient toute cette semaine à Paris, Marten Mickos, désormais à la tête de toutes les activités Cloud de HP, livre sa vision du marché du Cloud aujourd’hui. Et du positionnement de son groupe. Un positionnement original mêlant investissements dans OpenStack (HP est un des deux principaux contributeurs du projet Open Source) et compatibilité avec AWS, via le rachat de la technologie Eucalyptus.

Marten Mickos
Marten Mickos, vice-président sénior, HP Cloud

Silicon.fr : En rachetant Eucalyptus, la société que vous avez fondée, HP a mis la main sur une technologie souvent vue comme concurrente d’OpenStack. Comment expliquez-vous cette opération jugée surprenante par certains analystes ?

Marten Mickos : Les inflexions stratégiques les plus brillantes sont presque toujours surprenantes ! Le futur sera hybride : des workloads seront orientés vers différents environnements, et déplacés de l’un de ces environnements à un autre. Eucalyptus apporte précisément cette capacité à déplacer des charges de travail entre AWS et une autre plate-forme, entre le Cloud public et le Cloud privé. Mais, plus largement, l’équipe d’Eucalyptus est la plus experte au monde en matière d’API du Cloud. S’il s’agit de développer de nouvelles API Cloud que celles existantes pour AWS, personne n’est mieux placé. Sans oublier les grands clients utilisant déjà la plate-forme Eucalyptus qui viennent s’ajouter au porte-feuille de HP.

Il est donc impossible d’ignorer AWS ?

Tout à fait. C’est la différence entre notre approche et celle de nos concurrents. Nous n’avons pas peur d’Amazon, de Microsoft ou de Google. Et nous savons que nous ne sommes pas un fournisseur de Cloud public contrairement à eux, même si nous avons une infrastructure de ce type pour compléter notre porte-feuille et disposer des compétences nécessaires. Nous fournissons des solutions Cloud à des entreprises qui veulent conserver le contrôle de leurs infrastructures, mais nous avons conscience que la taille du Cloud public que proposent ces trois acteurs en fait des acteurs incontournables. On estime que chacun d’entre eux aligne plus d’un million de serveurs dans son Cloud. Nous sommes prêts à travailler avec eux.

Dans le Cloud public, AWS a une part de marché supérieure à 25 %. Ce qui signifie que de nombreux concepts et design viennent de chez eux, car nombre de jeunes développeurs apprennent leur métier sur AWS. Donc même si vous n’êtes pas client du Cloud public d’Amazon, il va influencer votre façon de penser.

Pour l’instant, Helion, la pile OpenStack de HP, n’est pas encore compatible avec AWS. Quand prévoyez-vous d’ajouter cette compatibilité ?

Eucalyptus faire partie de la famille de produits Helion. Mais la roadmap concernant l’intégration de ces deux technologies ne sera dévoilée qu’en janvier 2015. La fusion des équipes d’Eucalyptus (la société compte moins de 100 personnes, pour moitié des ingénieurs, NDLR) et de HP vient tout juste de démarrer.

Certains analystes pensent que les positions sont déjà établies dans le Cloud et que l’offensive stratégique de HP sur ce créneau arrive trop tard. Qu’en pensez-vous ?

HP est un leader sur le marché du Cloud privé. Si vous considérez OpenStack ou d’autres architectures modernes de Cloud, nous ne sommes – c’est vrai – pas leader aujourd’hui. Mais nous sommes les plus déterminés. Et je pense que nous sommes dans le bon timing, considérant le fait que nos clients sont avant tout de grandes entreprises qui ne peuvent abandonner brutalement leurs investissements passés. Contrairement à ce qu’on affirme, ce marché est encore jeune : les positions peuvent changer très vite dans les 5 ans qui viennent.

Aujourd’hui, diriez-vous que la plupart des grandes entreprises ont développé un Cloud privé sur leur réseau et lancé des initiatives sur le Cloud public, mais sans lien entre les deux ?

Majoritairement, c’est effectivement la situation aujourd’hui. Le but de HP aujourd’hui est de devenir le leader dans la passerelle entre ces deux mondes, ce qui passe aussi par une position dominante dans le Cloud privé.

Observez-vous des différences entre les marchés nord-américains et européens ?

Les Etats-Unis recèlent les entreprises les plus modernes en matière d’adoption du Cloud, mais aussi les plus dépassées par ce mouvement. Les organisations européennes avancent de façon plus homogène, certes moins vite que l’avant-garde aux Etats-Unis. Dans la Silicon Valley, bien sûr l’adoption du Cloud est déjà un fait acquis. Mais, sur d’autres pans de l’économie américaine, on en est très loin. L’autre différence réside dans le fait que les grands vendeurs de Cloud public sont américains. En Europe, des opportunités de bâtir des Cloud publics régionaux ou locaux existent, car le marché va être demandeur. Car les différences entre les deux régions résident aujourd’hui avant tout dans l’adoption du Cloud public.

Qu’espérez-vous de la séparation en deux de HP ?

Au sein de la partie B2B, HP Enterprise, toutes les divisions partagent la même vision du monde : le poids grandissant du logiciel ; celui des développeurs ; l’omniprésence du Cloud ; le rôle de l’Open Source. Les divisions matérielle, logiciel, services et Cloud travaillent toutes dans cette optique. Et la branche Cloud construit la plate-forme sur laquelle reposera l’ensemble des activités de HP Enterprise. Avec la scission, il sera plus simple de se consacrer au sujet parce qu’il prendra toute la place.

Dans une tribune, parue récemment, vous affirmez que le risque principal menaçant OpenStack est la fragmentation. N’est-ce pas inévitable étant donné le nombre de grandes sociétés figurant au sein de la fondation, sociétés en compétition sur le marché du Cloud hybride ?

J’ai effectivement identifié deux ou trois challenges majeurs pour le framework, défis que j’ai exposés publiquement. Parce que je pense qu’ils peuvent être relevés. Trouver un équilibre entre les concurrents au sein de la communauté est une tâche importante, même si le fait d’avoir HP et Red Hat comme deux principaux contributeurs met OpenStack sur la bonne voie. L’influence que nous avons sur le comité technique d’OpenStack mène le framework dans la bonne direction, selon moi. Mais, dans 10 ans, ce challenge sera toujours présent ; ce risque ne disparaîtra jamais, mais nous le maîtriserons.

Le risque n’est-il pas plus grand aujourd’hui alors que les acteurs prennent conscience du potentiel de ce marché ?

Mais, en même temps, le besoin de collaborer est plus fort aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Nous sommes en concurrence avec Red Hat sur les affaires, mais nous collaborons étroitement au sein de la fondation. Et nous continuerons à agir ainsi.

Pourquoi le besoin de collaborer est-il plus fort aujourd’hui ?

Parce que les décisions prises aujourd’hui ont un impact sur l’architecture. L’architecture d’OpenStack – sur des composants clefs comme le compute, le réseau et le stockage – est encore en train de changer légèrement. Dans cinq ans, cette histoire sera écrite et nous travaillerons sur des fonctions additionnelles au sein d’une architecture définie.

Prévoyez-vous d’intégrer Eucalyptus comme un module OpenStack ?

Il est possible qu’Eucalyptus ne devienne pas un projet OpenStack parce que nous avons besoin de l’accord des autres acteurs. Mais nous sommes prêts à aller dans cette direction si la fondation l’accepte. Sinon, nous le maintiendrons en tant que projet Open Source séparé.

Quel rôle est appelée à jouer une technologie comme Docker dans OpenStack ?

Conceptuellement, c’est assez simple : vous disposez de deux niveaux de granularité. D’un côté, des VM, bien protégées mais aussi volumineuses. De l’autre, des conteneurs, plus petits et autorisant des niveaux de densité plus élevés, mais moins protégés. Pour ces derniers, il faut donc bâtir la sécurité au niveau de la plate-forme. Je compare cela à la circulation dans une ville, avec des voitures et des deux-roues. Que se passerait-il à Paris s’il n’y avait plus de scooters, de vélos ou de motos et que tout le monde prenait une voiture ? Ce serait la paralysie assurée. Cette image montre l’utilité des conteneurs, susceptibles d’amener de la fluidité.

Les outils de management de conteneurs sont-ils suffisamment matures ?

Pas du tout. On ne sait même pas ce que doit être un outil de management des conteneurs. Je peux arguer qu’OpenStack ou Eucalyptus peuvent être des environnements de gestion pour ces conteneurs. Mais d’autres affirment que ce type d’outils doit être construit séparément.

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