Sites insolites : au Ventoux, la petite reine s’horodate

Régulations

La technologie nous poursuit… Même à deux roues! Voici l’histoire -enviable- d’un hôtelier restaurateur qui, sur une idée toute simple, a peut-être trouvé le bon filon, pardon, le bon braquet pour couronner sa carrière

Comme tous les cyclo-touristes qui se respectent, vous pédalez sereinement, bravant les monts et les cols parfois… Et puis un jour vous vous prenez au jeu. Par amusement, d’abord. Pourquoi ne pas refaire tout ou partie des étapes de la “Grande Boucle”? Parmi elles, il en existe une, mythique parmi les plus mythiques: le Ventoux.

Cette étape du Tour de France a connu ses heures de gloire très tôt, bien avant le tragique épisode du britannique Tom Simpson, qui le 13 juillet 1967, à seulement quelques tours de pédaliers du sommet, fut fauché, vaincu par ce haut lieu de Provence [Sans vouloir salir sa mémoire, il est aujourd’hui avéré que le coureur, plusieurs fois champion, fut l’une des premières victimes du dopage, une overdose d’amphétamines conjuguée aux effets d’une forte chaleur]. (sources: http://www.velo-club.net ou http://www.memoire-du-cyclisme.net ou http://www.lequipe.fr/Cyclisme Depuis quelques années, les amateurs de la petite reine convergent de toute l’Europe et d’ailleurs, pour gravir ce mont vénéré depuis l’Antiquité, paysage magique salué par Pétrarque en 1336 (“L’ascension du mont Ventoux“, une lettre très inspirée, écrite à son père, tandis que le poète, originaire de Bologne, était reclus à Carpentras). Cette ascension relève, il est vrai, du défi: gravir, sur moins de 20 km de distance, près de 2.000 mètres de dénivelé sans poser pied à terre, parfois sous le “cagnard” -ajoutent les plus mordus. Soit, mathématiquement, une pente de 10% avec des passages atteignant 13% voire plus, et de très rares tronçons plats pour reprendre son souffle, quelques dizaines de mètres au Chalet Reynard tout au plus… Mais que d’émotions, vous diront les habitués qui ne se lassent pas de faire et refaire cette ascension par l’une des trois routes possibles: depuis Malaucène, Bedoin ou Sault. L’itinéraire le plus prisé des fans démarre au syndicat d’initiative de Bedoin: c’est le plus court, mais le plus pentu et le plus pittoresque avec sa traversée des sous-bois de chênes lièges, avant “d’attaquer” les derniers lacets et les boucles sur une route taillée dans un calcaire blanc comme neige. Or, précisément, l’idée est venue à l’esprit d’une jeune étudiante, Olivia Clop, de permettre à tous ces fans de la bicyclette ascensionnelle d’authentifier et de garder la mémoire de cette promenade un tantinet sportive. Elle est venue suggérer au président de l’office du tourisme de Bedoin, Jean Luc Blatiere, par ailleurs correspondant du quotidien Vaucluse Matin, de faire installer d’authentiques ‘horodateurs’ au départ et à l’arrivée, tels qu’il en existe à l’Alpe d’Huez, depuis 1995! Le ‘vélodateur‘ est tout simplement une borne électronique (bientôt en RFID?) qui permet au cycliste d’authentifier son temps d’ascension. Le brevet a été mis au point, au milieu des années 90, par Patrice Aupetit, hôtelier restaurateur installé alors au pied de l’Alpe d’Huez, dans la vallée de la Romanche (“La Cascade“). Les bornes de contrôle -départ et arrivée- sont alimentées soit par le secteur soit par batterie. Leur fabrication, sur cahier des charges, a été confiée à une firme de Cincinnati, aux Etats-Unis, spécialiste des bornes de ‘compostage’. Le cycliste se procure dans l’un des syndicats d’initiative un coupon en trois volets (un par itinéraire !). Les bornes indiquent la date et l’heure, en minutes -pas encore en secondes, au grand damme des plus accros, comme un certain J.-L. Roux qui détient le record des trois ascensions du Ventoux, dont celle au départ de Bedoin en un temps impressionnant de 1H18 [renseignement pris, l’affichage avec les secondes est tout à fait possible: juste une question de paramétrage, affirme notre inventeur]. Le département du Vaucluse a participé au financement à hauteur de 3.000 euros, soit près d’un quart de l’investissement pour les 3 bornes installées aux points de départ sur les communes de Bedoin, Malaucène, Sault, respectivement, et une 4è au sommet du mont Ventoux. Un millier de cartes ‘coupons’ ont été imprimées pour cette première saison du Ventoux, là encore avec l’aide du Conseil Général et de quelques sponsors locaux. Au dernier comptage: la quasi totalité des coupons aura été utilisée avant la fin de la saison! Qui dira que les sportifs en quête de défis ascentionnels sont marginaux? Une expérience à suivre dans notre encart, après les images… Un système déjà éprouvé, économiquement aussi

Patrice Aupetit, l’inventeur du “vélodateur” est très confiant. Son système, protégé par un brevet, pourrait bien lui assurer une petit matelas pour sa retraite -même si ce n’était pas le but recherché! Déjà la ville de Lausanne, en Suisse, lui a adressé une demande. Ses bornes, fabriquées en série aux Etats-Unis (“parce qu’il y avait des garanties de fiabilité, cela s’est négocié vite et avec pragmatisme, sur la recommandation d’un ami“), ont fait leur preuve dans les Alpes comme dans les Pyrénées: à l’Alpe d’Huez, tout d’abord. Puis la formule a pris son expansion lorsque les fans cyclistes ont voulu collectionner les scores en additionnant plusieurs itinéaires sur un même site, comme dans le cas du Ventoux. Ainsi, autour du col de l’Isoar, quatre routes figurent sur le même coupon, baptisé -c’est tout dire!- “carnet de cols“! A savoir, au départ de La Clusaz, du Grand Bornan, de Thones et de Manigo (par le col de la Croix-Free). Le même genre, avec cols en enfilade, est prévu pour le Queyras (col du Vars, le Risoul, col de l’Isoar, col d’Agnell). Le mythique Tourmalet des Pyrénées est également de la partie, avec un projet déjà bien avancé d’une traversée de la chaîne des Pyrénées, de Biarritz à Perpignan. Une autre installation est également prévue à partir de Clermont-Ferrand, vraisemblablement sur la chaîne des Puys, à terme. Et un itinéraire transalpin est à l’étude, avec le Conseil général des Hautes-Alpes… Lors du lancement, les cartes coupons sont préfinancées, donc mises à disposition gratuitement. Mais conçues comme des cartes postales attractives, en 3 ou 4 volets, elles seront vendues de 1 à 3 euros. Bref, ‘business model‘ oblige! Car tout le monde y trouve son intérêt jusqu’aux exploitants des Côtes du Ventoux, pour ne citer qu’eux: jaloux des appellations flatteuses des grands Côtes du Rhône voisins (les célèbres Gigondas, Vacqueyras ou Beaumes-de-Venise), ils savent aussi mettre en avant leur passion pour les vins de pays. Ah, douce France… à consommer avec modération!


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