Paul Strassman, NASA: les directeurs informatiques ont un gros problème…

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En direct de l’European IT Forum, organisé par IDC: entretien, en exclusivité, avec un gourou de la communauté des technologies spatiales

De passage à Paris à l’occasion du congrès annuel du cabinet d’études IDC, le patron des technologies de l’information de la NASA, par ailleurs président d’Information Economics Press, a confié à “Silicon.fr” quelques réflexions pertinentes.

Silicon.Fr: Vous semblez optimiste sur le redécollage de l’industrie informatique en Europe. Pourquoi?

Paul Strassman : Tout à fait ! La période noire semble bel et bien derrière nous puisque, même si près de 50 % des entreprises informatiques européennes enregistrent encore des pertes en ce moment, un bon tiers commence à refaire du profit. Ce qu’il faut pour connaître les gagnants est simple, il suffit d’analyser leurs résultats. Les entreprises qui ne réalisent que 3% de profit sont simplement en survie. Celles qui, au contraire, dépassent les 8 à 10% sont celles qui vont demeurer et augmenter leur surface.

Silicon : Quelles sont les grandes tendances des années à venir?

P. Strassman : Je suis directeur informatique, pas voyant. Néanmoins, tout laisse présumer que l’informatique des cinq prochaines années va connaître une profonde révolution. Jusqu’à présent, l’ordinateur et les programmes qu’il proposait ne relevaient, somme toute, que du tableur amélioré, la masse des données traitées étant d’ailleurs souvent inversement proportionnelle à la lisibilité des documents produits.

L’avénement du ‘grid computing’, permettant l’allocation d’une puissance de calcul plus importante, va enfin permettre de se débarrasser de ces données indigestes qui servent plus à justifier les décisions des dirigeants qu’à les motiver vraiment. Ceci parce que, pour demeurer compétitif, il faut avoir une vision précise de son marché et qu’il importe désormais d’être à même d’effectuer une simulation de ses décisions en temps réel. Or, pour effectuer une véritable simulation, il faut collecter une foule de données et utiliser une puissance de calcul énorme pour finalement ne retenir que les conséquences vraisemblables (et vérifiables) de la décision -et pas un camembert de prévisions obtenues sur tableur !

Cela suppose de repenser les applications et les architectures informatiques dans un contexte proche de celui prôné par IBM avec son informatique à la demande ou de Sun avec son ordinateur-réseau. Raison pour laquelle, les grands acteurs de cette nouvelle informatique ne sont pas tous encore nés.

Silicon : Seul problème, comment les CIO vont-ils faire passer la pilule auprès de la direction générale ?

P. Strassman : Les CIO ont un problème majeur : ils sont généralement irresponsables! Qui, à part eux, peut en effet se vanter d’avoir «planté» au moins à trois reprises son entreprise sans avoir été viré ? Tout le problème tient à leur manque de crédit auprès de la direction générale. Celui-ci a deux causes :

– d’une part, la productivité n’a pas grand chose à voir avec l’informatique comme le prouvent de nombreuses études réalisées sur les sociétés les plus performantes du marché. Ce n’est pas parce qu’on a un excellent outil qu’on est forcément capable de s’en servir. C’est plus une question de vision et de culture d’entreprise que d’outil. D’ailleurs, si l’on analyse plus finement l’emploi de cet outil dans le processus de création de richesse pour l’entreprise, on s’aperçoit qu’il n’entre guère pour plus de 15 % de l’ensemble. Il faut donc chercher ailleurs une justification réaliste à l’emploi tous azimuths de l’informatique ;

– d’autre part, il faut absolument que les directeurs informatiques cessent de penser “technique” pour réfléchir en termes d’actifs budgétaires et de retour sur investissement (prouvé, pas estimé !). En clair, ils ont beaucoup à apprendre des directeurs administratifs et financiers. Ils doivent comprendre qu’un investissement informatique doit avoir un objectif ‘business’ mesurable et que les coûts d’administration du système proposé doivent être examinés dans le plus petit détail, car c’est là que se situe le véritable coût de l’informatique. S’ils n’adoptent pas une démarche politique pour justifier leurs préconisations ou leurs choix, ils ne siégeront jamais au comité de direction.

Par ailleurs, c’est vrai, on devrait les responsabiliser un peu plus, notamment en les amenant à certifier l’intégrité des données et la protection du patrimoine intellectuel de l’entreprise (qui est LA vraie richesse), tout comme les directeurs financiers certifient en fin d’année l’authenticité des comptes.

Silicon : Vous laissez entendre que l’information est une denrée précieuse… Jusqu’à quel point?

P. Strassman : Les données ne sont rien si elles ne sont pas pertinentes. Or, aujourd’hui les 9 dixièmes des données encombrant les ordinateurs n’ont que peu ou pas de pertinence pour l’activité de l’entreprise. Par conséquent, avant d’acheter encore et toujours plus de logiciels et de matériels, il vaudrait mieux se poser la question de la pertinence des traitements que l’on fait subir aux données et sur l’information qui en découle.

La consolidation actuelle a d’ailleurs ceci de bon qu’elle incite à réfléchir. À ce propos, plutôt que le fameux «faire plus avec moins» qui semble le leitmotiv actuel, je vous propose un «faire mieux avec moins» qui, à mon humble avis, serait infiniment plus probant.

Autrement dit, c’est la connaissance de l’entreprise qu’il convient de traiter, de diffuser, de protéger, d’enseigner, de faire évoluer. Ceci passe par une intégration des logiciels à travers une interface commune qui soit également intelligible par tout un chacun dans l’entreprise. Pas simple, mais faisable! À condition toutefois de comprendre que l’informatique a surtout pour mission d’apporter de la rapidité dans les traitements, de la pertinence dans ceux-ci (quoique c’est surtout aux programmeurs d’y veiller!) et du confort dans la prise de décision.

Et puis, il nous faudrait surtout une puissance informatique qui soit aussi facilement disponible que l’électricité, l’eau ou le gaz… Personne ne se soucie de savoir d’où vient le courant ou le gaz qu’il consomme: il suffit qu’il arrive là où on en a besoin. Pour le moment, on en est encore loin en matière d’informatique !

Propos recueillis par Joëlle & Michel Rousseau


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