Informatique des SDIS et des Samu : il y a urgence à réformer

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Un rapport flingue les baronnies informatiques des services d’urgence qui empêchent pompiers et Samu de communiquer efficacement. Et se montre plus que sceptique quant au futur SI pour les Samu que développe l’Asip Santé. Nouvelle gabegie dans l’informatique publique ?

Selon l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et l’Inspection générale de l’administration (IGA), les systèmes d’information des SDIS (services départementaux d’incendie et de secours) et des Samu ne sont qu’une « mosaïque de solutions locales ». Dans un rapport disponible sur le site du ministère de l’Intérieur, les deux administrations notent que si les communications radio sont en train d’être unifiées dans une infrastructure nationale (réseau Antares), le constat est bien différent s’agissant des systèmes d’information, chaque établissement – SDIS ou hôpital – décidant de ses investissements dans « sa logique propre, le plus souvent sans réflexion commune avec son partenaire public dans le domaine du secours à la personne et de l’aide médicale d’urgence », dénonce ce rapport consacré à l’organisation des secours.

Cette approche profite à un petit nombre d’acteurs privés. Les sociétés SIS et Appligos se partageant le marché du traitement des appels dans les Samu (80 sites à elles deux), tandis quatre fournisseurs trustent les marchés similaires des SDIS (Systel, SIS encore, IMPI, Intergraph / Somei). Des sociétés qui naviguent dans un ensemble d’appels d’offre sans pilotage global. « Alors que SDIS et Samu doivent échanger en permanence sur leurs missions communes, les appels d’offres relatifs au choix ou au renouvellement d’applications ne sont pas coordonnés. Les dates de bascule vers de nouvelles versions ne sont pas harmonisées, ce qui peut entraîner des régressions fonctionnelles pouvant s’avérer néfastes pour la qualité de la prise en charge », déplorent les auteurs du rapport.

Un département sur deux en souffre

Résultat : des « systèmes coûteux, peu sécurisés et qui ne favorisent pas la communication entre les acteurs », selon le constat très noir de l’Igas et l’IGA. Le tout pour des acteurs pourtant interdépendants de fait, note le rapport. Cette hétérogénéité, qui nuit à l’interopérabilité des systèmes, a des impacts extrêmement concrets sur l’activité des services. Le rapport constatant notamment un « défaut de travail en commun entre départements voisins », par exemple sur la gestion des interventions aux frontières de départements, sur le secours informatique en cas de panne sur l’un des sites ou encore sur l’organisation d’une réponse interdépartementale en cas de crise. Au total, environ un département sur deux souffre de difficultés dans le partage d’information, estiment l’Igas et l’IGA.

Au-delà de ces pertes d’efficacité, cette dispersion a évidemment un coût. D’abord, comme le laisse entendre le rapport, les solutions sont non seulement hétérogènes, mais largement customisées, chacun y allant de son petit développement spécifique. Une mécanique ruineuse au global, chacune de ces personnalisations devant être maintenue et mise à jour. Ensuite, à l’heure où l’Etat a entamé une réflexion sur la mutualisation de ses moyens IT, cette dispersion des achats et des plates-formes techniques fait évidemment désordre.

Commandé en octobre 2013 par le ministre de l’Intérieur et la ministre des affaires sociales, le rapport souligne plusieurs initiatives visant à améliorer cette situation. D’abord, un groupe de travail au sein de l’Afnor (GT-399) qui a donné naissance à une norme (NF-399). Celle-ci vise à assurer « l’interopérabilité des solutions informatiques proposées en réponse aux appels d’offres des SDIS et des établissements de santé avec les réseaux de communication nationaux de la sécurité civile ». Le rapport préconise que les appels d’offre pour les logiciels de traitement des appels et de gestion des moyens fassent « explicitement » référence à la norme NF-399. Sous-entendu, ce n’est pas forcément toujours le cas aujourd’hui.

L’Asip Santé, le pompier pyromane ?

D’autre part, les auteurs relèvent un certain nombre de cas où les autorités sanitaires mettent en place une logique dépassant le cadre départemental. La région Basse-Normandie a par exemple interconnecté ses SAMU, « à la faveur de l’installation du logiciel RRAMU dans chacun des trois SAMU »

Enfin, une tentative de mutualisation a été lancée pour les Samu, l’Asip Santé ayant reçu la maîtrise d’ouvrage « d’un système d’information national », conçu par développement spécifique. L’Agence des systèmes d’information partagés de santé doit généraliser ce nouveau système d’information d’ici à 2022 au cours d’un projet cadencé en trois phases : seize mois de cadrage juridique et financier, trois ans d’élaboration et de test aboutissant à un pilote industrialisé sur sept sites, quatre ans de déploiement par vagues.

Si ce projet doit déboucher sur un système homogène interfacé d’emblée « avec les autres programmes nationaux (répertoire opérationnel des ressources, dossier médical personnel, messagerie sécurisée de santé) », les auteurs du rapport ne cachent pas leurs doutes, voire leur scepticisme, vis-à-vis de la démarche de l’Asip Santé. Et regrettent qu’aucun effort réel de rapprochement avec les pompiers – les SDIS donc – n’ait été entrepris à ce jour. « Le caractère tardif ou sommaire des contacts entre l’ASIP Santé et les directions concernées du ministère de l’Intérieur apparaît comme une lacune dans la réflexion initiale, d’autant que la question de l’articulation entre le projet SAMU et les travaux du GT-399 se pose nécessairement. Il ne faudrait pas que chaque ministère essaie d’avoir un outil à sa main (projet national côté santé, certification des logiciels côté intérieur) pour imposer ses vues à l’autre », persiflent l’Igas et l’IGA.

Les deux organismes appellent de leurs vœux un système unique pour les deux organisations en charge des secours d’urgence en France. Finalement un équivalent informatique du réseau Antares. Et, visiblement un brin sceptiques vis-à-vis des grandes édifices informatiques décidés d’en haut, les auteurs suggèrent même une alternative : « une approche bottom-up valorisant des réalisations locales partagées entre les deux services et donnant satisfaction », citant en exemples les cas de l’Aude et de la Haute-Savoie.

Crédit photo : SDIS 85

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Géolocalisation : pourquoi pas généraliser ?

Au détour de quelques phrases du rapport de l’Igas (Inspection générale des affaires sociales) et de l’IGA (Inspection générale de l’administration), on découvre les progrès qu’il reste à accomplir en matière de géolocalisation des véhicules d’urgence. Si les bénéfices opérationnels de la technologie sont reconnus (visualisation de l’ensemble des ressources et des distances à parcourir) et peuvent être décuplés en mutualisant cette visualisation entre pompiers et services de santé, la technologie n’est pas généralisée. D’où la préconisation du rapport : publier une circulaire imposant dans les appels d’offres un module de géolocalisation « pour les systèmes d’information de gestion des moyens des SIS et des Samu ».


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