ConfNum : Paris et Berlin suffiront-ils à faire bouger l’Europe ?

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Paris et Berlin s’impatientent devant la lenteur de la mise en place d’un marché unique du numérique. Reste à savoir si la conférence au sommet qu’ils organisaient hier est réellement susceptible de faire bouger les lignes.

Mise à jour le 28/10 à 13h20

Que retiendra-t-on de la conférence numérique du 27 octobre ? Bien sûr, il restera l’image de la mobilisation politique au plus niveau sur le sujet du numérique : présence des deux chefs d’Etat, Angela Merkel et François Hollande, déclaration commune des deux ministres de l’économie. Clairement, le couple franco-allemand montre sa volonté d’avancer vers un marché unique du numérique, réunissant 510 millions de consommateurs. C’est d’ailleurs le premier élément mis en avant dans la déclaration commune des deux ministres de l’Economie, Sigmar Gabriel et Emmanuel Macron.

Comme l’indiquait ce matin sur France Inter Stéphane Richard, le patron d’Orange, les acteurs européens du numérique souffrent de l’éclatement de la zone économique en 28 pays, ayant chacun leurs lois et modes de régulation. Le dirigeant de l’opérateur remarque ainsi que le continent compte plus de 100 opérateurs télécoms, alors que les Etats-Unis et la Chine n’en comptent qu’une poignée. « Nous ne tirons aucun parti de cet espace économique incroyable qu’est l’Europe. Une seule politique d’attribution du spectre des fréquences, matière première des opérateurs, changerait déjà la donne », dit le patron, prêchant au passage pour sa chapelle. Même message pour Guy Mamou-Mani, le président de Syntec Numérique : « Si l’Europe veut être un acteur qui compte sur un certain nombre de sujets – car malheureusement certains sont déjà joués -, il faut un terrain de jeu commun en termes de réglementation ou de fiscalité. »

Le constat vaut aussi pour les jeunes entreprises du numérique qui, contrairement à leurs concurrentes américaines, ne peuvent s’appuyer sur un marché unifiée pour assurer leurs premières phases de croissance. Dans nos colonnes, en juillet dernier, Stanislas de Réaumur, Pdg du spécialiste français du stockage Cloud Oodrive, expliquait : « La prédominance de législations nationales bloque le développement du marché. Dans chaque pays où on s’implante, on repart commercialement et juridiquement à zéro ».

« Il manque un Nasdaq européen »

De facto, l’Allemagne et la France comptent un grand nombre de jeunes pousses, mais celles-ci peinent à atteindre la taille critique leur permettant de devenir des acteurs de poids au niveau mondial. Sans attendre Bruxelles, la France et l’Allemagne ont décidé de signer une convention bilatérale créant un statut de Jeune Entreprise Innovante (JEI) identique des deux côtés du Rhin et de mettre en place des programmes d’aide aux jeunes entreprises, simplifiant les formalités administratives ou l’accès aux aides publiques. Par ailleurs, Publicis, Orange et Siemens ont annoncé, lors de la conférence, la création d’un nouveau fonds d’investissement (Iris Next) doté de 500 millions d’euros, voués au financement des start-up franco-allemandes.

« C’est une initiative positive bien sûr, mais là n’est pas le problème, estime toutefois Jamal Labed, le président de l’Afdel (Association française des éditeurs de logiciels). Le problème actuel des entrepreneurs réside dans la deuxième étape de financement, où il faut réunir des tickets se chiffrant en dizaines de millions d’euros. Et là, force est de constater que, des deux côtés du Rhin, il n’existe pas beaucoup de solutions pour les entrepreneurs, qui ont donc tendance à se tourner vers des fonds américains. » La crainte du président de l’association professionnelle et Pdg de l’éditeur Easyvista ? Voir les énergies qui se mobilisent autour du numérique (il se crée 1 500 start-up en France chaque année, selon la secrétaire d’Etat Axelle Lemaire) être in fine déçues. « Le vrai beau projet sur lequel pourrait peser l’axe franco-alemand, c’est la création d’un Nasdaq européen qui résoudrait le problème du financement en bout de chaîne, explique Jamal Labed. Il n’y a pas de fatalité européenne, car il y a beaucoup d’argent sur le continent. Mais il faut lui offrir une possibilité de sortie, via un marché public, et résoudre le déficit de compétences que nous avons en matière d’analystes financiers comprenant nos métiers. Je suis très déçu que la conférence n’ait pas abordé ce sujet. »

Emmanuel Macron a toutefois évoqué la création d’un fonds européen doté de 4 à 5 milliards d’euros, capable de mettre sur la table des « tickets de plus de cent millions d’euros ». Le capital de ce futur fonds, dont on ne connaît encore aucun détail, pourrait provenir du plan de relance « Juncker » doté de 315 milliards d’euros d’investissements, expliquent nos confrères de ITespresso.

Au-delà du secteur IT proprement dit, la déclaration commune des deux ministres de l’Economie s’intéresse aussi au buzzword du moment, la transformation numérique. Sur ce terrain, les deux pays s’engagent à mettre en place une coopération sur les conséquences de ce mouvement pour le secteur industriel, via le rapprochement des programmes ‘Industrie 4.0’, l’initiative allemande, et ‘Industrie du futur’, son équivalent français. « Cela va dans le bon sens, estime Guy Mamou-Mani. On n’est plus dans la vision 19ème siècle d’un Arnaud Montebourg. » Par ailleurs, Berlin et Paris promettent d’élaborer une stratégie commune en matière d’innovation ouverte, permettant de faire travailler de concert grands groupes ou PME et start-up.

Un label franco-allemand du Cloud

Sur le rôle des plates-formes – les fameux Gafa -, Paris et Berlin mettent, comme sur le marché unique, la pression sur Bruxelles. Rappelant leur volonté de voir émerger « un cadre réglementaire européen susceptible de garantir des conditions propices à l’émergence d’un marché unique du numérique ouvert et non discriminatoire », les deux ministres de l’Economie pressent la Commission « d’achever rapidement son analyse » concernant l’évolution de la régulation des plates-formes en ligne et « de présenter ses conclusions aux États membres ».

Le couple franco-allemand estime encore que Bruxelles devrait se saisir de la question de la normalisation du Big Data, notamment sur les questions d’accès aux données et d’identification des priorités d’utilisation des données. Et confirme sa volonté de créer un « label garantissant la sécurité et l’intégrité des données stockées dans le Cloud ». C’est déjà la vision qu’avaient défendue en juillet dernier Guillaume Poupard, le directeur général de l’Anssi (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information), et son homologue allemand du BSI (l’Office fédéral de la sécurité des technologies de l’information), Michael Hange, lors d’une journée organisée par Cloud Confidence. Une association qui s’est créée fin 2014 précisément pour lancer une certification des prestataires de confiance, faute d’une réglementation en la matière.

Mais, une fois de plus, la déclaration commune de Sigmar Gabriel et d’Emmanuel Macron ne comporte aucun calendrier précis. « J’espère qu’on va cette fois aller au-delà des déclarations d’intention, glisse Guy Mamou-Mani. Sur le Cloud, par exemple, cela fait des années qu’on les multiplie. » C’est un peu le risque qui guette ce type de conférences au sommet : des déclarations d’intention louables, mais une mise en œuvre qui patine, faute d’une réelle priorité donnée à un sujet qui, au quotidien, s’efface devant des problématiques politiques plus urgentes.

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