Aaron Levie, Box : « le concept de localisation des données n’a pas de sens »

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Evolution de Box vers les besoins métiers, réaction des Etats notamment européens au scandale des écoutes de la NSA : Aaron Levie, Pdg et co-fondateur du spécialiste du collaboratif en mode Saas, détaille sa stratégie… et ses craintes vis-à-vis du monde politique.

A l’occasion d’un passage en Europe, où il a rendu visite à des clients et à des analystes, Aaron Levie, Pdg et co-fondateur de Box, spécialiste des échanges collaboratifs dans le Cloud, a échangé avec quelques journalistes sur l’actualité de la start-up. Autour d’un déjeuner, l’entrepreneur survolté de 29 ans a détaillé, à 100 à l’heure, la stratégie de sa société qui vient de lever 150 millions de dollars auprès de deux fonds pour poursuivre son développement en direction des grandes entreprises. Une arrivée d’argent frais qui lui a permis de différer son entrée en bourse, la société jugeant pour le moment les conditions de marché trop peu favorables.

Box a désormais 10 ans d’existence et a réalisé 124 millions de dollars l’année dernière (+ 110 %). La société emploie 1 100 personnes dans le monde.

Quelle est la prochaine étape de votre développement ?

Aaron Levie : Le prochain chapitre de notre développement consiste à écrire comment les entreprises peuvent modifier la façon dont elles utilisent leur information, comment elles collaborent autour de leurs données. D’où notre stratégie appelée Box for industries, qui revient à transcrire notre technologie en différentes expériences adaptées à des industries particulières. Nous travaillons avec 240 000 entreprises dans le monde, issues de tous secteurs d’activité. Et, en fonction de leurs activités, elles utilisent leurs données de façon très différente. Notre plate-forme doit être capable de s’adapter à ces workflow variés. Nous avons fait récemment l’acquisition d’une start-up spécialisée dans l’imagerie médicale (MedXT, NDLR) : c’est un exemple des investissements que nous consentirons pour répondre aux besoins de ces industries. Grâce à ce rachat, nous allons pouvoir afficher des images médicales en HTML 5 sur un simple navigateur, y compris sur un terminal mobile.

En parallèle, le rôle du DSI au sein des entreprises est en train d’évoluer significativement. Dans les industries traditionnelles, l’IT était traditionnellement une fonction support, délivrant des outils d’efficacité opérationnelle aux employés. De plus en plus, la DSI doit désormais mettre en place des systèmes qui vont toucher directement les consommateurs ou clients de leur organisation. Dans la santé, les DSI ne sont plus seulement responsables des plates-formes gérant la recherche autour des nouvelles molécules, mais également des systèmes connectés aux dispositifs portables que les consommateurs utilisent. Ce qui a aussi un impact sur notre plate-forme et constitue un autre axe de développement pour la société.

Comment reliez-vous ces expériences très verticales, comme celle autour de l’imagerie verticale, à la plate-forme Box, plus générique ?

Nous pensons que chaque métier ou chaque fonction de l’entreprise a un besoin de partage simple de contenus et données. Je ne connais pas une seule profession qui ne soit pas concernée par ce besoin de partager rapidement et simplement. Nous voulons que les fonctions cœur de Box répondent à ces attentes. Quand le workflow devient plus complexe ou plus encadré pour les besoins spécifiques de telle ou telle industrie, notre API rentre alors en jeu. Si une entreprise veut par exemple lier des images médicales à un système électronique d’enregistrement de données de santé, une société comme Accenture peut alors intégrer Box à ce système de dossier médical.

Aaron Levie Box 2 Imaginez-vous des diversifications hors de votre marché de la collaboration ?

Il y aura des consolidations dans le Cloud, poussées par des logiques financières. Mais, en ce qui nous concerne, nous pensons que la gestion de l’information est un problème suffisamment large et une opportunité suffisamment intéressante pour que nous restions concentrés sur le sujet pour encore quelque temps. Même si je pense que notre plate-forme va donner naissance à des workflow métier que nous ne pouvons pas imaginer pour le moment.

Je ne crois d’ailleurs pas que notre marché de la collaboration dans le Cloud sera concerné par la consolidation dans un futur proche, car nous ne faisons qu’effleurer la surface de ce marché. Sur la planète, il y a aujourd’hui 10 fois plus d’usages en matière de capture, de stockage et de gestion de l’information qu’il y a seulement 3 ans. Nous ne savons pas si c’est la création de nouvelles données qui fait baisser le coût du stockage ou si c’est l’inverse, mais ce qui est sûr, c’est que cette tendance rend envisageable des usages qui étaient économiquement non viables il y a seulement quelques années.

Est-ce que la stratégie de verticalisation est une façon d’éviter la guerre des prix du stockage dans le Cloud ?

Pour Box, le stockage est devenu une fonction insuffisante pour se différencier sur le marché. Cette différenciation passe par la compréhension des workflow des entreprises, ce qui explique la récente acquisition de MedXT. Il n’y a pas deux industries qui aient exactement les mêmes workflow, même quand ces derniers reposent sur une technologie identique. La manière dont un média distribue ses contenus à 3 milliards de personnes est très différente de celle dont un industriel collabore avec des centaines de fournisseurs sur un processus en particulier. Nous devons donc avoir des composants horizontaux – métadonnées, workflow, sécurité, stockage, gestion de contenus… – et des partenaires, des intégrateurs système à même d’étendre cette technologie à destination des industries.

Notre rôle est de bâtir le logiciel qui délivre de la valeur au-dessus de la couche de stockage. Nous voulons que ce dernier devienne un composant invisible de notre plate-forme, raison pour laquelle nous offrons désormais des capacités illimitées à nos clients.

Mais cette histoire est celle de notre industrie toute entière. Il y a 10 ans, lorsque nous lancions la société, nous pensions devoir écrire notre propre système de fichiers. Parce que c’était alors la seule manière alors de gérer efficacement des milliers de serveurs. Deux ans après, un système de fichiers Open Source était disponible et nous avons économisé des millions de dollars de développement. Dans cette industrie, les couches où nichait hier la valeur sont peu à peu banalisées et placées en Open Source. Aujourd’hui, une start-up comme Docker s’inscrit dans cette histoire, en amenant une solution Open Source pour améliorer la flexibilité des déploiements.

Est-ce que la plate-forme Box permettant de combiner fonctions communes et verticalisation est aujourd’hui en place ?

Les parties essentielles le sont. 45 000 développeurs travaillent déjà sur notre plate-forme et des milliers d’applications commerciales ont été créées pour Box. Nombre d’entre elles ont pour objectif de délivrer une expérience dédiée à un métier en particulier. Nous avons une application pour collaborer sur des plans dans le bâtiment, une autre pour interagir sur la production d’une vidéo dans l’univers des média, etc.

Quel est votre principal concurrent sur ce domaine ?

Probablement Microsoft. C’est une société vers laquelle se tournent naturellement les DSI. La difficulté pour cet éditeur, c’est qu’une large partie des utilisateurs a dépassé la mono-culture Microsoft. Regardez les terminaux mobiles. Microsoft doit apprendre à évoluer dans ce nouvel environnement où il ne contrôle plus l’ensemble de la pile logicielle. Nous sommes en compétition avec eux sur des produits comme Sharepoint, mais, dans bien des cas – sur Office, Windows 10… -, nous les complétons.

Aaron levie Box 3Quand les DSI français étudient un investissement dans le Cloud, ils commencent par s’intéresser à la localisation des données. Comment répondez-vous à cette attente ?

Aujourd’hui, nous gérons le stockage, la sécurité et les données nous-mêmes depuis 3 datacenters situés aux Etats-Unis. Nous avons aussi bâti un système de redondance sur Amazon. Nous avons l’intention de développer des hubs dans les régions où nous nous développons afin de réduire les temps de latence, améliorer les performances et, dans certains cas, améliorer notre support des contraintes réglementaires. C’est par exemple le cas en Europe.

Mais, nos clients reconnaissent que, s’ils investissent dans Box, c’est précisément pour dépasser les limites des réseaux isolés. Pour collaborer sur des documents stockés dans leurs datacenters, certaines entreprises ouvrent des ports pour ménager des accès à leurs partenaires. A la fin, ils s’aperçoivent qu’ils ont ouvert leur réseau interne des centaines de milliers de fois à des partenaires issus du monde entier. Une aberration en matière de sécurité.

Schneider Electric, un de nos grands clients, opère dans des douzaines de pays dans le monde. Quel que soit le lieu où sont créées les données, elles sont appelées à se déplacer dans d’autres régions du monde. En raison de la manière dont les technologies fonctionnent, le concept même d’un lieu de résidence des données n’a pas de sens, à part dans la tête de certains politiques.

Après le scandale de la NSA, l’administration Obama a annoncé un certain nombre de réformes. L’opinion majoritaire ici en Europe est que ces réformes n’ont rien changé sur le fond. Qu’en pensez-vous ?

Premièrement, nous n’avons jamais été impliqués dans ce scandale, donc je ne sais pas directement quelle était la situation de départ. Le scandale de la NSA touchait plutôt des technologies grand public ou des opérateurs télécoms. Deuxièmement, l’appareil de la NSA reste opaque : vous ne pouvez pas savoir quels changements ont été réellement opérés parce qu’il n’existe pas un comité de supervision qui établirait des rapports sur leurs pratiques. Le mieux que nous puissions faire, c’est de proposer aux différents gouvernements des standards en matière de souveraineté des données ou de surveillance des réseaux, standards protégeant les consommateurs et l’intégrité d’Internet.

Si nous ne parvenons pas à un accord international sur les notions de surveillance des réseaux et de confidentialité des données, les dégâts collatéraux sur l’intégrité d’Internet vont se multiplier du fait de mesures politiques abusives, comme on en voit en Allemagne, au Brésil et, dans certains cas, en France. Dans ces cas, l’environnement politique s’éloigne de la façon dont les entreprises utilisent Internet et la technologie. Il faudrait commencer par défaire le lien qui existe entre l’endroit où la donnée est stockée et la juridiction dont elle dépend. Que le gouvernement américain puisse avoir un accès à des données simplement parce qu’elles sont stockées sur son territoire n’a pas de sens.

Je n’ai pas forcément la solution à toutes ces questions, mais je sais que nous avons un problème. Car avoir des gouvernements jouant à saute-mouton les uns par rapport aux autres, via de nouvelles techniques de cryptographie, de nouvelles techniques de hacking, est un modèle qui n’est pas durable pour le capitalisme. Nous avons eu une réunion sur le sujet il y a six mois à la Maison Blanche ; les questions de sécurité intérieures relatives aux Etats-Unis continuaient alors à dominer le débat.

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